Le pays d'en haut :
< 1ère partie <

(...) Le vent, s'il avait vu d'un œil indifférent tous les préparatifs - il y avait bien longtemps qu'il ne se mêlait plus des affaires des hommes - fut cependant intrigué quand, passant à proximité de ces sortes de tours, il les vit mettre leurs bras en mouvement, en émettant un sonore vrombissement. Intéressé par le phénomène, il s'approcha ; les bras allèrent plus vite, le bruit s'accrut au point, qu'incommodé, le vent cessa d'avancer. Le mouvement aussitôt ralentit pour bientôt stopper tout à fait tandis que le silence progressivement se rétablissait.
« Tiens, tiens, se dit notre saltimbanque, qu'est-ce que les hommes sont encore allés inventer ? »
Très vite, cependant, il comprit tout le parti qu'il pouvait tirer de ces nouveaux jouets !
Tout d'abord il essaya sur eux son souffle : brise, bise, mistral, tramontane, cers et marin tempétueux, tout y passa, au grand dam des bras articulés des monstres qui ne surent bientôt plus où donner de la tête ni dans quel sens tourner, et ne purent tout au plus fournir qu'un rendement des plus médiocre. En effet, le but de ces machines, qu'en termes savants on appelle éoliennes, est de fournir du courant électrique de manière continue ; or, du fait que leurs pales tournaient tantôt dans un sens tantôt dans l'autre, cela contrariait le flux des électrons dont les charges s'opposant, s'annulaient. Le résultat étant que les éoliennes ne produisaient rien ou pas grand chose !
Le second jeu qui vint à l'esprit de notre farfelu, fut de slalomer entre les différentes tours : bien entendu, la règle était qu'il ne fallait en aucune façon qu' elles se mettent en mouvement : la partie devenait alors nulle, et il fallait recommencer depuis le début.
Vous conviendrez aisément que là non plus la productivité ne fut pas terrible !
Enfin, il s'essaya à toutes sortes de jeux : saute moutons, chat perché, coucou qui est là... etc - la liste est beaucoup trop longue pour qu'on puisse tous les citer ! Mais à chaque fois, la production de courant électrique était quasiment inexistante, et donc le bénéfice quasiment nul.

Si bien qu'on s'en émut en haut lieu : Il y eut réunion des principaux commanditaires qui, sans tergiverser décidèrent qu'il fallait doubler, voire tripler le nombre d'éoliennes.
Bientôt il n'y eut, sur le causse, pas de hauteur, si infime fût-elle, qui ne fut coiffée de son redoutable sémaphore, tellement qu'il arriva le jour où le vent se vit face à une véritable armée vrombissante qui tentait de l'intercepter.

***

Dès qu'il comprit qu'il ne s'agissait plus d'un jeu mais bien d'une nouvelle tentative pour l'asservir, le vent entra dans une colère bleue, une rage froide, et suspendant son souffle il allait se mettre à tempêter, quand lui vint une autre idée : à quoi bon utiliser sa puissance contre les hommes, puisque c'était justement cela qu'on attendait de lui, non, non, il allait plutôt se mettre en grève, et rirait bien qui rirait le dernier !
A la seconde même il cessa de respirer.
L'air se fit aussitôt immobile et pesant, les éoliennes s'arrêtèrent de faire tourner leurs pales, le soleil se mit à cogner de plus en plus fort.
On aurait dit qu'un violent orage était sur le point d'éclater, or le ciel, immensément pur, était vierge de nuages ! Au fil des heures, la chaleur se fit accablante, obligeant hommes et bêtes à rechercher la fraîcheur à l'intérieur des bergeries et des maisons.
La nuit qui vint, n'arriva pas à diminuer cette impression de fournaise, tellement la terre était surchauffée.
Au bout d'une semaine, il fallut bien admettre que la canicule s'était installée, tandis que le vent, lui, avait disparu.
Alors on commença à s'inquiéter : les paysans parce qu'ils voyaient leur récolte brûlée de chaleur et de sécheresse ; les promoteurs d'éoliennes parce que l'affaire ne paraissait pas lucrative du tout.
En effet, le programme "éoliennes" était bel et bien en panne, car les vents, comme s'ils s'étaient entendus, avaient cessé sur toutes les zones ordinairement ventées de la planète et sur lesquelles les investisseurs avaient projeté d'implanter leurs machines anémophiles.
Vous imaginez sans peine les conséquences : partout, chaleur et sécheresse sévissaient, car, si le soleil continuait à jouer son rôle de buveur d'océans, le vent lui, n'assumait plus celui de convoyeur de nuages et de dispensateur d'humidité !
On fit alors appel aux météorologues qui, cartes à l'appui, confirmèrent qu'il y avait peu ou plus du tout de déplacement d'air à l'échelle de la planète elle-même.
Les médias s'emparèrent du sujet, et il ne fut bientôt plus question que de cette monumentale catastrophe, de loin plus terrible encore que le funeste trou d'ozone dont on ne cessait de nous rebattre les oreilles.
Ces révélations engendrèrent une psychose généralisée.
D'autant que, assurés du rendement inéluctable des éoliennes, les gouvernements avaient pris la décision d'arrêter les réacteurs nucléaires producteurs d'électricité, et lorsque le niveau des rivières commença à baisser, les centrales hydroélectriques cessèrent, elles aussi, de fonctionner.
Bientôt, on manqua même du courant nécessaire pour actionner le moindre ventilateur !
Sans vent, notre monde allait mourir de consomption !

***

Il était donc urgent de faire quelque chose. Oui, mais quoi ?
Certains proposèrent de s'en remettre aux derniers shamans indiens, qui, disaient-ils, avaient une certaine maîtrise des éléments naturels, mais leurs danses et leurs incantations s'avérèrent totalement inefficaces.
D'autres, qui avaient de la culture, montèrent une expédition, dont le but était de découvrir la fameuse caverne dans laquelle Eole tenait prisonniers tous les vents.
D'autres suggérèrent de mettre en orbite autour de notre planète une sorte de gigantesque soufflet de forge, qui, mu par l'énergie solaire, bien plus performante, comme chacun sait, à cette altitude là, serait chargé de rafraîchir un peu notre atmosphère.
D'autres encore émirent l'idée saugrenue que le vent aurait pu prendre ombrage de cette armada d'éoliennes qui avait envahi toutes les étendues libres sur lesquelles il adorait folâtrer.
D'autres enfin, qui aimaient le catastrophisme, prédirent que, privés de cette couche d'air mobile qui constituait le bouclier protecteur de notre atmosphère, nous allions être bombardés par une myriade de météorites assassines, ce que redoutaient par-dessus tout nos gaulois d'ancêtres !

***

Le problème restait insoluble, quand la réponse vint de celui-la même qu'on n'attendait pas, à savoir du vent !
En effet, si, tout à sa bouderie, ce dernier avait pris un malin plaisir à voir les hommes s'affoler sur la planète, cet être, dont la caractéristique première était la bougeotte, commençait à s'ennuyer ferme.
C'était notamment le cas de celui de nos causses, car, contrairement à celui de la Baltique, par exemple, qui pouvait continuer à jouer avec les vagues tout en délaissant les cordons littoraux, lui, s'était réfugié à l'intérieur de la Baume Sourcilleuse dans la quelle, à dire vrai, il commençait à se sentir fort à l'étroit.
Cela se traduisait par de douloureuses crampes, de terribles démangeaisons, d'irrésistibles envies d'éternuer. Au point que, n'y tenant plus, il s'échappa un beau jour de sa tanière.
Or, et tous les physiciens vous le diront, la détente d'un air qui a été fortement comprimé possède une force redoutable. Notre vent caussenard se rua donc à l'extérieur avec une rare violence, et comme sa caverne se trouvait au fond des gorges étroites de la Vis, ce fut un formidable courant ascensionnel qui se déchaîna, ce que n'avaient pas du tout prévu les concepteurs des éoliennes. Les pales, qui d'ordinaire étaient à la verticale des tours, se retrouvèrent par la force du souffle au-dessus d'elles à l'horizontale, et les habitants médusés assistèrent à l'envol, dans les cieux, des éoliennes et de leurs socles, telle une flotte de monstrueux hélicoptères.

***

Le Causse, débarrassé de ces miradors retrouva sa paix et sa virginité originelles.
Bientôt notre vent, qui, dans sa folie, avait dévalé jusqu'à la mer, en revint chargé d'abondantes pluies bénéfiques qui perdurèrent plusieurs semaines.
La végétation reprit, et les paysans mirent aussitôt les terres en culture, tandis que les troupeaux parcouraient à nouveau les pâtures.
Mais il advint cependant une conséquence que l'on n'avait pas du tout prévue.

***

De fait, lorsqu'elles avaient pris leur envol vers les étoiles, les éoliennes avaient emporté avec elles, outre le socle en béton dans lequel elles étaient fichées, une grande partie du sol environnant, laissant, sur le sommet des collines, des sortes de cratères béants tapissés d'une couche d'argile et que les pluies abondantes venues de la mer eurent vite fait de remplir.
Ce qui fait que notre causse se vit doté de cela même qui lui faisait le plus défaut, l'eau !
De plus, et comme l'implantation s'était faite en rang serré au sommet des collines, cela donna, avec le temps et les intempéries, une série de grandes lavognes communiquant entre elles, réservoirs naturels d'une eau si fortement attendue.
Alors, les promeneurs qui avaient été chassés par la pollution visuelle et sonore engendrée par les éoliennes, reprirent le chemin de notre causse et parcoururent à nouveau les sentiers balisés.
Le tourisme vert prit un nouvel essor, multipliant gîtes ruraux et emplois.
Ainsi, les communes et les particuliers eurent ce revenu supplémentaire que l'implantation des éoliennes leur avait fait miroiter.
Mais on rejeta tout projet de marinas ou de villages de vacances, tant on avait compris qu'il fallait à tout prix conserver l'authenticité de ces vastes étendues.

Le vent, quant à lui, reprit son errance sur nos landes. Toutefois, il concéda une faveur aux hommes en consentant à gonfler les voiles des frêles esquifs que leurs enfants s'aventuraient à faire voguer sur ces mares nouvellement créées.

Quant aux éoliennes, on dit qu'elles se seraient mises en orbite autour de la planète Mars, et que leurs promoteurs envisageraient de les implanter sur cette même planète, afin d'y puiser l'eau qui devait bien emplir jadis ses fichus canaux !
Mais… ceci est une autre histoire !

Soulagets le 26 Novembre 2000

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1ère partie
© Michèle Puel Benoît 2000
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