Le pays d'en haut :
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(...) Le climat s'en était alors mêlé ; certaines d'entre elles avaient pu migrer vers des lieux plus accueillants, d'autres s'étaient complètement éteintes ; d'autres enfin, et elles étaient de celles là, avaient mis leurs graines à l'abri, bien enfouies dans le sol, dans l'attente de conditions favorables. Et c'est ainsi, que réveillées de leur long sommeil par des vibrations annonciatrices d'un réveil probable de la nature, et qui avaient propulsé leurs graines prés de la surface du sol, elles avaient germé pour voir le jour dans cette combe qui leur paraissait être l'endroit rêvé. C'est pour cela qu'elles étaient si heureuses de chanter.
« - Que votre histoire est émouvante ! N'est-ce-pas Grand rocher gris ?
Il n'y eut pas de réponse
- Grand rocher, vous dormez ?
- Mmm…
- Ne bouderiez-vous pas par hasard ? Vous devriez être pourtant heureux de voir votre causse renaître. Ces demoiselles vont s'installer ici !
- Boaf ! On était bien tous les deux !
- Voyez-vous ce malotru ! Vous pourriez faire un effort, tout de même, pour accueillir comme il se doit nos nouvelles compagnes, et musiciennes de surcroît !
- Mmmm
- Eh bien !
- Tu n'aimeras plus ma musique.
- Mais bien sûr que si ! Nous avons toutes besoin de vous : vous battrez la mesure, elles chanteront et moi je m'occuperai des éclairages. Nous allons réaliser un fabuleux spectacle son et lumière !
- Oh oui ! Oh oui ! ajouta de sa belle voix Anémone contre alto. Ce sont les pulsations de votre cœur qui nous ont permis de renaître et nous en avons besoin pour continuer d'exister. Vous êtes le rythme premier du monde et sans votre voix de basse nos voix féminines manqueraient de relief. S'il vous plaît accompagnez nous ! »
Et c'est ainsi que pour la seconde fois la vie reprit prés du Roc Traoucat, animée de musique et de chants, qu'illustraient des tableaux colorés et tous les jours renouvelés.

Or un jour, que se déroulait le spectacle "Pompes et Pourpres royales", et que le chœur des anémones ainsi que les éclairages de Rose des sables tentaient de rendre à ce programme toute la solennité qui se devait, on ne sait pourquoi, mais tout à coup, le cœur de Grand rocher gris s'emballa. Il adopta un allure plus rapide et plus saccadée, qui ressemblait à s'y méprendre à un superbe rythme de jazz. D'abord surprises, les anémones se mirent très vite à suivre, swinguant sur place de toutes leurs tiges tandis que Rose des sables s'évertuait d'incorporer au milieu des tons de pourpres, des nuances de bleu et de vert fluos .
Alors, de la mare, parvint une drôle de voix nasillarde tandis qu'émergeait des eaux une curieuse créature.

Elle était revêtue d'une carapace annelée grise et chitineuse, se déplaçait sur une telle quantité de pattes qu'on avait du mal à les compter, et arborait deux longues antennes recourbées.
Quand elle fut au sec sur le sable elle s'écria :

« Salut tout le monde ! Ajoutant aussitôt : est ce que je peux me joindre à vous ? »
Et, sans attendre de réponse, devant leurs yeux médusés, elle se mit tout d'abord à prendre le rythme en choquant l'une contre l'autre ses antennes, puis en frappant le sol de ses pattes postérieures et enfin, quand elle sentit qu'elle y était, elle se mit à exécuter un éblouissant numéro de claquettes.
Ses pattes frappaient, sautaient, avançaient, reculaient avec une habileté prodigieuse dénotant un non moins prodigieux sens du rythme. Tandis que de sa drôle de voix elle ponctuait sa démonstration de « oui c'est çà » ou de « voilà on y est » encourageant les percussions, tout en continuant à exécuter des figures de plus en plus compliquées au fur et à mesure que le tempo s'accélérait.
Les anémones tentaient de suivre tant bien que mal, se contentant d'un bruitage rythmé tandis que Rose des sables faisait clignoter toutes les couleurs du prisme.
Enfin, à bout de souffle, les partenaires de cette partie endiablée s'arrêtèrent et partirent d'un éclat de rire qui fit vibrer longtemps les falaises du sotch !

« - Dieu que c'était drôle ! S'écria Rose des sables toute essoufflée !
- Vous avez aimé s'enquit la drôle de créature ?
- Si on a aimé ? Comment peux-tu en douter ? On a adoré, quoique ce soit parfois un peu difficile de te suivre ! Qui es-tu donc ?
- Je me présente , Oscar la crevette, la championne des claquettes, pour vous servir, dit l'arthropode en s'inclinant. Moi aussi j'ai perçu, dans les eaux souterraines où je passe d'ordinaire mon temps, que la vie était en train de reprendre sur le plateau. Ma grand-mère m'avait d'ailleurs conté, lorsqu'elle était enfant et qu'elle resurgissait avec les eaux du lac intermittent, le plaisir qu'elle prenait à prendre des bains de soleil sur les plages, quoique son épiderme ne le supportât pas trop. Et cela m'avait donné envie. Mais c'est surtout lorsque je me suis rendu compte que votre musique manquait d'accents que je me suis décidé.
La vie c'est le mouvement que diable ! Alors un jour, cela a été plus fort que moi, j'ai accéléré le rythme des battements du cœur du bouclier rocheux en frappant de ma queue la surface des eaux souterraines et je me suis frayé un chemin jusqu'à vous. Et me voici pour bouger, frapper, sauter, rire et chanter avec vous, si vous voulez bien de moi.
- Bien sûr que nous voulons de toi répondit Rose des sables, puis elle ajouta, viens je vais te présenter. Tout d'abord voici Grand Rocher Gris, c'est de lui que vient le rythme .
- Salut à toi, source de vie !
- Bonjour répondit de sa belle voix de basse le Grand Rocher, qui pour une fois paraissait conquis.
- Puis, voici le chœur des Anémones.
- Félicitations pour votre ensemble polyphonique !
- Bonjour,jour,jour ,jour
Devant l'air surpris d'Oscar, Rose des Sables ajouta très vite :
- Tu t'habitueras vite à leur façon singulière de parler ; et enfin je suis Rose des sables la préposée aux éclairages. Sois le bienvenu parmi nous au lieu dit la combe du Roc Traoucat ! »

Dès lors la vie autour de la mare devint plus animée et de ce fait plus joyeuse, car personne, mieux qu'Oscar, n'était capable d'exécuter des figures si étonnantes et en même temps si cocasses qu'il n'était pas rare que s'échappent de la combe des éclats de rire dans tous les registres de voix !
Une nuit d'Avril, nos amis virent arriver à la mare, de leur démarche lourdaude et pataude, une armada de crapauds qui y venait pour la reproduction et la ponte. Cette nuit là fut emplie jusqu'à l'aube du "Toout, toout " mélancolique de ces inoffensifs batraciens. On dit même, que jouant sur la couleur de leurs yeux, Rose des sables en profita pour étoiler de topaze la voûte céleste, avec la complicité d'une lune au croissant très avancé.
Un autre jour, ce fut une mésange charbonnière, cet éclair jaune et bleu, qui vint s'y abreuver.
Les cordonniers, quand à eux, animèrent bientôt, du ballet de leurs longues pattes les eaux d'ordinaire paisibles de la mare.
Peu à peu le sotch se repeuplait, à la grande joie des premiers occupants, qui avaient fait leur, la devise selon laquelle "plus on est de fous, plus l'on rit" - ce dont ils ne se privaient guère - et ma foi, Grand Rocher Gris, quoiqu'il ne voulût pas tout à fait le reconnaître, en était fort heureux !
Il se murmura même bientôt sur le grand causse, qu'il existait, au Roc Traoucat, une lavogne naturelle prés de laquelle vivre était un vrai bonheur. Et faune et flore s'y installèrent à nouveau ; mais les buis s'y firent plus touffus qu'ailleurs afin de préserver des curieux, et des hommes surtout, ce lieu enchanté.

Beaucoup plus tard, après que les filles des filles des filles des anémones eussent à chaque printemps repeuplé les berges de la lavogne, il arriva que lors d'une promenade sans but, telle qu'il me plaît d'en faire sur le plateau, mes pas me conduisirent près du Roc Traoucat.
Là, ayant vu se faufiler sous les buis qui entouraient de leur végétation la base du grand rocher, toute une compagnie de perdreaux, et curieuse de voir où elle allait se cacher, je me frayai à travers les arbustes un chemin, et découvris à mon grand étonnement ce lieu protégé.
Certes, je n'irai pas jusqu'à jurer que j'y entendis le chœur des anémones, ni que j'y contemplai la danse de la crevette, encore moins que j'y sentis battre le cœur du grand rocher. Toutefois, mon regard fut attiré par un éclat brillant provenant d'une roche dans la quelle il me sembla reconnaître une rose des sables et dont je ne savais expliquer la présence en ces lieux.
Cependant, la douceur paisible de ce lieu était telle que je passai des heures à rêver au soleil près de la lavogne, m'amusant à faire miroiter les multiples facettes de la pierre.

J'ai longtemps hésité à faire part de ma découverte, craignant qu'un troupeau de touristes ignorants ne saccagent un pareil endroit. Ne pouvant toutefois, garder pour moi seule l'émerveillement et la plénitude ressentis, c'est à toi, sachant que tu sauras garder le secret, que je me confie : Alors viens ici, que je te dise tout bas dans le creux de l'oreille : « il existe sur le grand causse, un lieu pareil à aucun autre, le Roc Traoucat qu'il s'appelle, là, un grand rocher gris, une rose des sables, des anémones et une crevette se sont accordés pour que le plaisir de vivre, né de la diversité, s'installe dans une région qu'on disait à jamais perdue ! Et c'est ainsi que, il avait tellement plu sur ce causse aride…… »


Ecrit à Montpellier et pour l'anniversaire de Mathieu le 25 Avril 1999

1ère partieou
© Michèle Puel Benoît 2000