Le pays d'en haut :
<1ère partie < | > 3

(...) « - Tu n'as pas l'intention de t'installer ici tout de même ?
- Eh bien si ! On est bien au lieu dit le Roc Traoucat au sud des grands Causses ?
- Oui c'est bien le lieu !
- Regardez, j'ai un certificat d'immigration justifiant d'un emploi de " personnel affecté au réaménagement des sites nouvellement créés en milieu rural ". Cette dépression vient d'être nouvellement créée n'est-ce pas ?
- Euh, oui !
- Alors c'est bien ici que je vais m'installer. Eh bien, puisque nous sommes voisins, si vous me parliez un peu de vous ? Qui êtes vous ? D'où venez vous ? Quelles sont vos occupations favorites…
- Qui je suis ? Grand rocher gris, pardi ! J'appartiens au plus ancien relief karstique de la région ; ma famille s'est installée ici, il y a des millions d'années dès que les eaux se sont retirées, d'ailleurs, je porte sur moi les animaux marins, trilobites ou ammonites fossilisés, je ne sais plus très bien, qui témoignent que l'océan a jadis recouvert ces terres.
Je suis ainsi, à moi seul, toute la mémoire du causse ! Répondit fièrement le grand rocher .
- Vous me voyez ravie de rencontrer un autochtone ! Pour ma part je ne sais pas très bien d'où nous venons mes sœurs et moi ; je sais qu'il a fallu du temps pour acquérir notre actuelle apparence et que l'histoire de ma famille remonte elle aussi à la nuit des temps, quoique sous d'autres cieux.
Et à quoi occupez-vous vos journées ? Si vous me permettez d'être curieuse - c'est mon plus grand défaut -
- Ben.. je dors.
- Et quand vous ne dormez pas ?
- Je sommeille.
- Et après ?
- Je somnole. Vous savez, il n'y a pas grand chose d'autre à faire par ici.
- Dieu du ciel ! Et vous ne vous ennuyez jamais ?
- Si. C'est bien pour cela que je dors ; et il ajouta très vite : mais cela ne veut pas dire pour autant que j'aimerais que cela change. D'ailleurs, tout le monde ici pense comme moi.
- Ah oui ? Et où sont les autres ? Demanda la Rose en regardant autour d'elle ?
- Partis. Ils sont tous partis ! Soupira grand rocher gris .
- Partis ? Et pourquoi donc ?
Alors le rocher expliqua, qu'il y avait eu une période où la vie sur les terres arides du causse avait tout à coup paru trop austère et qu'un exode massif s'était produit vers les villes pourvoyeuses de travaux et de plaisirs. Puis le temps s'en était mêlé , faisant succéder à des grandes périodes de sécheresse de grandes périodes de pluies torrentielles qui avaient raviné les sols, et que, peu à peu la faune, mais également la flore avaient elles aussi paru avoir déserté les lieux ; au point qu'un beau matin il s'était retrouvé tout seul et que depuis il dormait .
- Il était donc temps que j'arrive pour remédier à tout cela! S'exclama sur le ton même de l'évidence Rose des sables ; puis elle ajouta légèrement confuse : Mais avant tout je crois qu'un brin de toilette me serait nécessaire.
Et devant les yeux ébahis de Grand Rocher Gris, Rose des sables se mit à basculer d'un côté puis de l'autre, afin de s'extraire de sa gangue, se laissa ensuite glisser jusqu'à la mare qui emplissait le fond du sotch, et là, n'hésitant pas une seule seconde, elle plongea dans l'eau pour en ressortir aussitôt toute luisante et faire naître, en s'ébrouant comme un chien mouillé, une multitude d'éclairs irisés. Puis, quand elle cessa , la dépression se trouva soudain toute éclairée d'une chaude lueur jaune, teignant de brique ou de brun doré, selon leur orientation, les ombres portées des rochers et des bords abrupts, au point qu'il parut même, un court instant, qu'un semblant d'incendie venait de s'allumer dans le regard d'ordinaire désabusé du grand rocher.

« - C'est toi qui a fait ça ? Interrogea ce dernier stupéfait.
- Bien entendu que c'est moi ; et ce n'est là qu'un infime aperçu de mes talents ! Vous venez de voir "Féerie d'automne" , mais je peux également vous proposer : "Lune de printemps", "Mer des Caraïbes", "Vaporeux couchants", "Pompes et pourpres royales"…et bien d'autres encore : ma liste est infinie.
- Comment fais-tu ?
- C'est très simple croyez-moi ; cela est du à la complexité de mes faces, selon l'orientation que je leur donne, elles captent de différentes façons les couleurs du spectre solaire et les rendent dans les harmonies et les nuances de la teinte choisie ; mon imagination et la vôtre créent le reste.
- Mais je n'ai pas d'imagination !
- Oh que si ! L'art n'existerait pas sans cela. Celui qui regarde est aussi important que celui qui crée : l'artiste n'est qu'un révélateur !
- Je serais donc un peu artiste moi aussi ?
- Mais oui ! Répondit Rose en faisant entendre son si joli rire cristallin, vous ne le saviez donc pas ?
- Ma foi non ! Puis il ajouta d'un air suppliant : dis, tu vas rester, dis ? Oublie tout ce que j'ai pu dire de désagréable tout à l'heure. Il y a tellement longtemps que j'étais tout seul que…
- Je ne vous en veux pas du tout, je crois même que nous allons faire une fameuse équipe tous les deux ! »

Et c'est ainsi que pour eux commença une nouvelle vie, rythmée par les spectacles colorés que Rose des sables tirait de ses facettes et que Grand Rocher Gris ponctuait d'exclamations admiratives.
Une nuit , alors que pour la énième fois se déroulait le programme "Lune de printemps" - c'était celui qui était le plus demandé - , la combe touchée par les rayons d'une lune pleine et luminescente s'anima comme elle ne l'avait jamais fait auparavant : rocs et falaises prirent un ton blanc bleuté tandis que le contour de leurs formes s'ourlait d'un mauve soutenu et que les plages de sable se teignaient d'un gris tourterelle ; la mare, ainsi qu'une surface d'argent poli reflétant l'astre nocturne de même que les pourtours rocheux, se mit à frémir sous l'effet d'un souffle soudainement levé, donnant l'illusion que le tableau se mettait à vivre ; alors, jouant habilement du miroir de ses faces, Rose des sables se mit à reproduire à l'infini le paysage ainsi ressuscité.
La magie du spectacle était telle qu'on entendit bientôt un sourd battement qui fit vibrer l'air et le sol, tandis que s'élevait une profonde voix de basse modulant un chant à la fois doux et triste qui s'accordait au tempo. C'était Grand Rocher Gris, qui, se rythmant sur les pulsations de son vieux cœur de roche primitive, chantait la joie de la renaissance du monde.
Puis, un nuage voila la lune, et le son décrut peu à peu pour s'éteindre tout à fait, suivi de près par le battement.
C'est à partir de cette nuit là , que le grand rocher sut que le causse renaîtrait !
Des jours passèrent…
Un matin que Rose des sables faisait ses ablutions dans la mare, comme elle en avait l'habitude autant par hygiène que par souci artistique - ses facettes ne devaient être ternies par nulle poussière - elle fut intriguée par tout un groupe de protubérances qui avaient envahi une des plages de sable, celle dont la pente faisait face au midi.
En y regardant de plus près elle s'aperçut qu'il s'agissait en fait de tiges recourbées et d'un gris velouté qui portaient en elles la promesse d'une éclosion ; car il lui apparut vite que des plantes avaient décidé de coloniser le sotch. Quelles seraient- elles ? Demeurait pour l'instant l'inconnue !
Toutefois ces dernières n'en finissaient pas de se préparer : elles commencèrent tout d'abord à redresser leurs tiges, puis à renfler leurs extrémités pour donner naissance à un bourgeon que protégeaient des sépales d'un vert argenté. Ensuite, le calice se fendit laissant entrevoir un liseré bleu nuit, et enfin, un matin, en même temps que le soleil atteignait de ses premiers rayons le fond de la combe, s'ouvrirent des dizaines de fleurs aux pétales d'un bleu tirant sur le violet dont le cœur d'or dressait de longues étamines noires.

« Comme vous êtes belles ! S'écria Rose des sables d'une voix émerveillée. Quelle ravissante couleur que la vôtre ! De ma vie je n'ai rencontré de bleu aussi profond ! Qui êtes -vous donc ? »
Alors, balançant leurs corolles et leurs feuilles elles se mirent à chanter :
« Nous, nous, nous, ….sommes, sommes, sommes, …des anémones, mones, mones,…»
En fait, comme elles formaient un groupe étagé sur trois rangs , et que chaque rangée chantait avec une mesure de décalage, cela

formait un canon, certes tout à fait harmonieux, grâce au mélange des registres qui le composaient, et qui allaient du soprano au contralto sans oublier le mezzo soprano ; toutefois, l'écho ainsi produit, rendant délicate la compréhension des paroles, voici ce qu'elles disaient :
« Nous, nous sommes des Anémones,
Des Anémones Pulsatilles ;
Car c'est ainsi que l'on nous nomme,
De fille en mère et mère en fille.
Nous aimons chanter, et personne
Ne nous arrive à la cheville,
Car nous sommes des Anémones,
Des Anémones Pulsatilles »
Quand s'éteignirent les dernières notes du canon, il s'écoula un grand moment de silence avant que Rose des sables n'ose intervenir :
« Quel ensemble magnifique ! Quelle pureté de voix ! D'où venez-vous ?
- Nous, nous ,nous…
- De grâce, les interrompit Rose des sables, ne serait-il pas possible qu'une seule d'entre vous prenne la parole ? Les échos sont quelquefois si difficiles à saisir . »
Alors de la troisième rangée, en haut à gauche, s'éleva une voix de contre alto :
Elle dit que leur histoire était, somme toute, très banale. Elles avaient autrefois, quand le causse vivait, peuplé et illuminé ses printemps, apportant même aux paysans une contribution financière, puisque ils vendaient quelques unes de leurs sœurs aux pharmaciens, tout en veillant à ne pas détruire l'espèce - l'homme de la terre est toujours soucieux de son environnement- .Puis les gens s'en étaient allés .
Elles avaient alors prospéré un temps.
Ensuite, des villes, des citadins étaient venus, ignorants des cycles de la nature et de ceux de la reproduction des végétaux. Leur belle apparence les avait desservies, et elles étaient allées fleurir un grand nombre de tables familiales, quand elles n'avaient pas péri oubliées au fond de quelque coffre de voiture.

1ère partie
La suite est en ligne >3
© Michèle Puel Benoît 2000