> Le pays d'en haut :
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(...) Dès que Réglisse fut devenu un magnifique bélier, aux belles cornes torsadées, on le mit en devoir d'accomplir ce pourquoi il avait été sélectionné. Il s'acquitta très bien de sa tâche, et quelques mois plus tard Marcel et Marinette étaient heureux de constater que Janvier leur apporterait un agnelage des plus prometteurs.
Les naissances commencèrent le huit janvier jusqu'au vingt quatre, avec exactement douze agneaux pour chacun des dix premiers jours et dix huit paires pour les sept derniers. La chose en soi ne paraissait pas extraordinaire, mais ce qui l'était davantage, était que les agnelets avaient à chaque fois une couleur différente.
Le huit, ils furent bleus, le neuf jaunes, le dix rouges, et le onze verts orangés les six jours suivants, tandis que les jumeaux des sept derniers jours étaient respectivement, rose fuchsia, noir de jais, bleu canard, vert pomme, jaune safran, rouge coquelicot et enfin blancs comme neige. Autant leur couleur était-elle variée, autant possédaient-ils tous une toison faite de longues mèches de la plus belle des soies !
Les premières naissances avaient époustouflé nos deux fermiers, mais à partir du huitième jour, Marinette comprit bien vite tout le parti qu'il y avait à tirer d'un tel événement ! De plus, la bergerie, que la grisaille des mois d'hiver assombrissait d'habitude, s'égayant du ballet coloré des agneaux, incitait à une certaine euphorie.
« Et si on faisait venir la télévision ? » proposa Marinette.

« La télévision ? Et puis quoi encore ? Répondit Marcel en haussant les épaules, tu crois donc qu'on a pas fait assez rire les gens du Plateau avec notre Réglisse tout frisé et tout noir pour qu'on veuille montrer au monde entier la couleur des agneaux qu'il nous a fait ! Allez va, j'ai suffisamment honte comme ça. »
Il faut dire qu'il est assez difficile, pour un homme dont la profession se réfère à des coutumes ancestrales, de changer aussi rapidement d'habitudes ; et pour Marcel que les talents oratoires de Réglisse avaient déjà passablement bouleversé, la venue d'un troupeau multicolore, était plus qu'il ne pouvait supporter, de sorte qu'il en avait même oublié les perspectives de bénéfices lainiers. Aussi, retombant dans les pratiques traditionnelles il ajouta :
« Et puis, qui me les voudra ces agneaux aux couleurs pas possibles, on croira que nous les avons teints, et les gens craindront de s'empoisonner avec la teinture ! »
« Mais qui te parle de les vendre ? Il faut les garder au contraire pour les soies de couleur qu'ils nous donneront ! Fais venir la télévision, crois-moi, tu ne le regretteras pas. » Conclut la fermière en sortant de la bergerie.
Réglisse, qui s'était tenu coi dans son box pendant toute la discussion, prit à son tour la parole :
« Ta femme à raison ; il est fini le temps de vouloir tout cacher : Tu sais, j'avais bien compris quand tu sortais le troupeau au petit jour pour le rentrer à la nuit tombée, soit disant qu'il faisait chaud et que les brebis étaient restées trop longtemps à se reposer au Tchouradou , que c'était pour que les gens me voient le moins possible et que tu ne sois pas obligé de répondre à leurs questions. Dans le fond, tu as honte de moi, et tu aimerais bien que je ne sois jamais venu. »
« Mais non, mais non, » bougonna Marcel mal à l'aise .
« De toute façon, il est trop tard pour reculer. Pense plutôt à la joie de tes petits enfants quand ils viendront passer les vacances à Carnaval… »
« Carnaval, c'est ça, j'allais le dire, ce n'est plus un troupeau que j'ai, c'est un défilé de Carnaval ! » Soupira le vieil homme accablé.
Tu déformes tout. Ce que tu peux être dur à comprendre quelquefois ! Ne vois-tu pas que ce troupeau va faire ton bonheur justement ? Tu voulais plus de revenus pour ne plus avoir à redouter pour tes vieux jours : tu vas les avoir ; tu voulais que tes enfants reviennent vivre auprès de toi : ils vont revenir ; tu voulais voir revivre ta vieille ferme comme au temps de ton grand père : elle est sur le point de retrouver une seconde jeunesse. Allez va, ne fais pas le têtu, faisons venir la télévision. »

De fait, ce qu'avait prédit Réglisse se réalisa bel et bien .
Une équipe de FR3 vint faire un reportage à la ferme ; reportage qui fut diffusé tout d'abord à l'échelon régional puis, vu l'étrangeté du sujet, à l'échelon national.
La ferme de Marcel et Marinette, avec ses vieux murs de pierres ocrées, ses terrasses extérieures qu'escaladaient des escaliers de grandes dalles calcaires, ses toits de lauzes et ses portes dont les encadrements taillés dans une curieuse roche rouge la distinguaient des fermes avoisinantes, atteint vite une célébrité notable.
On accourut de toutes parts admirer l'original troupeau .
Devant cet afflux de curieux, le fils aîné, qu'un emploi de fonctionnaire à la ville n'enthousiasmait pas outre mesure, revint s'installer à la ferme avec sa famille ; l'enseignant qu'il avait été, envisagea de remettre en état des dépendances laissées à l'abandon, pour accueillir des classes vertes . Son fils, qui était diplômé d'une école hôtelière très réputée, se proposa de créer un restaurant à la Jasse Neuve. Quant à sa femme et à sa fille, la première, que les métiers artisanaux avait toujours attirée, la seconde qui avait fait de sérieuses études commerciales, elles entreprirent de monter un atelier de tissage et d'en commercialiser les produits.
Le mari de la fille cadette, qui travaillait dans les laines à Mazamet, vendit son affaire, et monta une filature à la ville la plus proche ; et sa femme prenant en compte le savoir faire de toute une partie de la population magrébine , créa une manufacture de tapis qui n'avait rien à envier aux meilleurs tapis iraniens. Leurs enfants, encore bien jeunes, mais déjà passionnément épris du troupeau, deviendraient, la première vétérinaire, et le second berger, appelé à être unanimement reconnu aussi bon pâtre que son grand père.
Ainsi, il apparut bien vite que l'arrivée de Réglisse avait fait prospérer non seulement Marcel et sa famille, mais encore toute une région qui se croyait indéfiniment abonnée au chômage !
Car Réglisse et sa nombreuse descendance n'en finissaient pas de mettre tout le pays à l'ouvrage !
Les descendants mâles du bélier noir avaient été disséminés dans tous les élevages alentour, afin de propager la nouvelle race de moutons caussenards ; ainsi, bientôt, vit-on les fermes avoisinantes propriétaires elles aussi de splendides troupeaux chamarrés, qui lorsqu'ils pâturaient, donnaient aux terres austères du causse comme un petit air de Hollande lorsqu'y fleurissent les tulipes.
Les champs, qui avaient longtemps connu la jachère, produisirent à nouveau avoine, orge, luzerne et blé ; les chemins communaux envahis par les buis retrouvèrent leurs murets grâce aux cantonniers nouvellement recrutés .
On vit certains commerces ouvrir au village, et l'école, s'avérant trop petite, un groupe scolaire entier fut reconstruit.
Quand aux maisons, que l'exode rural avait closes, elles ressuscitèrent sous forme d'habitations familiales où de gîtes ruraux.
Peu à peu le pays renaissait !……

Dix ans passèrent.
Le vieux bélier et le vieil homme, qui désormais avaient passé la main, se promenaient comme ils en avaient pris l'habitude sur les chemins bordés de buis qu'ils aimaient tant ; il avait soufflé toute la journée un vent venu du nord, qui rendait le ciel si lumineux, que les silhouettes des arbres s'y détachant au couchant paraissaient être en relief .
« Mon bon Réglisse, tu m'auras changé la vie, tout de même ! " Disait Marcel de sa voix chevrotante. Et le vieux bélier, dont les boucles de la toison avaient fortement blanchi, répondait d'une voix éraillée :
- Nous en auront connu des choses tous les deux !
- Pourquoi tu n'as jamais voulu parler à un autre qu'à moi ? Pourquoi tu m'as choisi ?
A la question de Marcel, Réglisse fit cette réponse :
- En fait, tu sais, je ne parle pas du tout. C'est avec ta tête et aussi ton cœur que tu m'entends. C'est parce que tu avais tellement envie que le Plateau revive, que la prospérité est revenue. Je n'ai été que le catalyseur.
- Mais tu plaisantes, et la couleur des agneaux ? Et leur toison de soie ?
- Là ,bien sûr, tu n'y es pas pour grand chose et moi non plus ; mais tu vois, le Bon Dieu, là haut, il lui faut bien de la distraction quelque fois ; alors il s'est dit que le causse, sans ses champs de blé, était trop triste, et il a eu envie d'égayer tout ça. Bien sûr, tu trouveras des gens qui te raconteront que des manipulations génétiques et des croisements sélectionnés ont fini par produire la race de moutons qui a pris naissance chez toi. Il existera toujours des savants beaux parleurs ; laisse les dire ; l'homme a de plus en plus besoin de croire qu'il maîtrise tout, alors qu'il n'est qu'une infime particule de l'univers, cependant nous nous savons que…. »
Leur conversation se perdit comme ils s'éloignaient.
La grosse lune rousse, qui s'était levée à l'horizon, suivit les promeneurs jusqu'au sommet de cette colline où trônait le grand menhir ; tous deux s'assirent sur les deux roches plates qui le maintenaient dressé. Devant eux s'étendait la plaine plantée de pins sur tout un côté. La terre, où le parfum âcre des asphodèles se mêlait à celui des iris nains, se reposait d'une journée de printemps particulièrement ventée. Alors, emplis du sentiment de faire partie à jamais de cette terre même, ils s'assoupirent heureux .

On les retrouva au matin tellement pelotonnés l'un dans l'autre qu'on n'osa les séparer, et l'on mit, dans une même tombe creusée au pied du grand menhir, Marcel et Réglisse, en reconnaissance de ce qu'ils avaient accompli pour le Plateau.

Fait à Montpellier le 1 mars 1999
Michèle Puel Benoit


Je dédie ce conte à mes amis Marie-Pierre et Jean- Luc du Viala pour leur courage face aux difficultés rencontrées par la dure vie des éleveurs sur le causse, et je leur sais gré d'avoir toujours accueilli leurs amis avec la générosité et la gentillesse qui est la leur.
Il va sans dire que toute ressemblance avec les fermiers héros de cette histoire est à rejeter, mais je ne jurerai pas que leur ferme et ce qu'ils m'ont appris de leur métier n'aient en partie inspiré mon propos.
En souhaitant qu'ils ne m'en tiennent pas rigueur, je leur renouvelle l'assurance de mon amitié

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1ère partieou

© Michèle Puel Benoît 200000
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