> Le pays d'en haut :
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(...) au fond de son lit prier Notre Dame de Bon Secours qu'elle les préserve de si grands malheurs.
Marcel, croyant qu'il ne pourrait fermer l'œil, préféra rester dans la bergerie à regarder l'insolite animal. La fatigue ayant raison de lui, il ne tarda pas cependant à s'endormir.

« Marcel, Ô, Marcel, tu dors ? Fit une voix au creux de son oreille, on peut dire que tu as le sommeil lourd ! Dis, tu ne m'en veux pas trop pour tout à l'heure ? Mais je ne pouvais pas montrer à Marinette que je parlais ; tu sais comment sont les femmes ! Elle se serait vite empressée de le dire à Joséphine en lui faisant jurer de ne le répéter à personne, et c'est comme ça que tout le Causse l'aurait su. »
Marcel que la logique du raisonnement impressionnait, approuva d'un hochement de tête :
« Là pour sûr, tu as raison ! » puis se rendant compte de l'identité de son interlocuteur il sursauta, se frotta les yeux, et ne trouvant rien d'autre à dire, demanda :
« D'abord, comment tu peux le savoir, toi qui viens tout juste de naître, que Joséphine c'est l'Agence Havas du plateau ? »

 
« Voyons, Marcel, tu l'as dit toi-même tout à l'heure à ta femme que je n'étais pas un agneau comme les autres. Avant toute chose il faut que tu te fasses à l'idée que je sais tout, sur hier, aujourd'hui et demain, mais que je ne te le dirai pas. Imagine toi ce qui arriverait si j'allais dire à Louisette qu'Angèle tous les matins volait un œuf dans son poulailler, et qu'elle pouvait bien tuer la veille poule, il lui manquerait toujours un œuf ! Ou bien si je révélais à Anselme, qui depuis vingt ans attend le décès de son vieil avare d'oncle, pour agrandir son champ de blé, qu'il partirait un mois avant lui. Non, je ne suis pas là pour divulguer, révéler dénoncer, je suis là pour t'aider à mieux t'en sortir. D'ailleurs, je l'ai promis au vieux Vaillant, tu sais, le bélier de ton grand père, il t'a vu naître, il t'aime bien; aussi quand il a su que la vie devenait de plus en plus difficile pour les éleveurs sur le plateau, il m'a envoyé vers toi pour te conseiller : je suis, comme qui dirait, ton conseiller technique ! »
Marcel que l'évocation de son grand père et de Vaillant avait remué, essuya un larme furtive, et se ressaisissant reprit :
« Tu ne voudrais pas par hasard que je crois qu'un bélier mort il y a plus de vingt ans t'a envoyé auprès de moi pour m'aider à me tirer d'affaire ! » puis, plus bas : « C'est vrai que les temps sont durs ! »
« Là, tu le reconnais ! Avec les quotas de lait fixés par Roquefort, le prix des agneaux qui ne cesse de baisser, et les traites du nouveau tracteur, il ne doit pas te rester grand chose, va, à la fin de l'année ! Alors, je suis là pour fournir un nouveau revenu à ton exploitation. » Puis il ajouta : « tiens, touche un peu ma toison, tu vois comme elle est fine, comme elle est douce, les mohairs, les angoras, les cachemires, les alpagas ne sont que de vulgaires laines à côté ! »
« C'est vrai que tu es doux ! » dit Marcel en caressant de sa main calleuse le dos de l'agneau.
Redressant alors la tête de la plus fière manière qui soit, Réglisse répondit :
« Moi, Réglisse, je suis le futur géniteur de la race de moutons la plus enviée au monde : celle qui donnera non de la laine, mais de la soie, la plus brillante, la plus fine , la plus résistante, celle qui tissera les plus beaux tapis, qui coudra les plus beaux vêtements ! »
Marcel, devant tant de vantardise, ne put s'empêcher de réagir :
« De la soie, j'aurais tout entendu ! Et même si c'était vrai, tu as vu ta couleur ? Tu en connais beaucoup, toi, dans la région, des usines de tissages spécialisées dans le vêtement de deuil ! Allez, arrête, tu me fais perdre mon temps, contente toi d'être un bel agneau qui profite bien du bon lait de sa mère et que je vendrai un bon prix dans un mois quand on viendra vous emmener toi et les autres. D'ailleurs tu as vu comme Marinette t'a regardé tout à l'heure, ça m'étonnerait qu'elle soit d'accord pour qu'on te garde : elle doit voir en toi un suppôt de Satan. »
« Enfin, Marcel, c'est bien toi le patron tout de même ! » S'exclama Réglisse. Et Marcel d'acquiescer :
« Bien sûr que c'est moi le patron, mais c'est toujours Marinette qui a le dernier mot ! »

Cette conversation avait eu lieu au petit matin du neuf Janvier. Réglisse calcula donc qu'il lui restait un peu moins de deux mois pour convaincre. Comme il pensait qu'avec Marcel la partie était presque gagnée, il s'attacha essentiellement à séduire Marinette.
Il savait qu'il serait, pendant une semaine environ, le seul agneau, aussi décida-t-il de profiter de ce temps là pour mener à bien sa conquête.
Sachant que c'est par le rire que l'on gagne le cœur des femmes, il adjoignit au caractère attendrissant, inhérent à tout jeune être, un comportement des plus cocasse : c'est ainsi qu'à chaque fois que Marinette pénétrait dans la bergerie, non seulement il se précipitait sur elle avec des bêlements énamourés, mais il se débrouillait pour paraître s'emmêler ses pattes encore peu sûres, ce qui donnait lieu à toutes sortes de cabrioles et de sauts d'un comique des plus réussi ! La fermière s'exclamait alors :
«Tu sais que tu es dégourdi, toi quand même, tu pourrais pas regarder où tu poses les sabots ! » Et puis, quand sa course se terminant auprès d'elle il lui tétait goulûment les doigts : « C'est qu'il me prendrait pour sa mère ce nigaudou ! » Bref, en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, Marinette avait admis qu'elle ne pouvait plus se passer de Réglisse !
Toutefois, la victoire ne serait totale que lorsque vers les six mois, on le reconnaîtrait comme le futur bélier du troupeau.

Alors, un jour, Marcel se trouva contraint d'aborder le sujet, et pour ce faire, il utilisa les arguments que Réglisse avait fini par lui faire accepter :
« Marinette, tu as vu comme elle est douce la laine de cet agneau, on dirait de la soie. »
« Oui, aussi douce que de la soie » renchérit sa femme.
Il ajouta : " Je n'en ai jamais vu de pareille, ça doit peut être valoir cher, qui sait ? Tu imagines si on avait un troupeau tout entier avec une aussi belle toison, ça vaudrait sûrement de l'or, dis ? »
S'il est une chose qu'il n'est pas difficile de faire comprendre à une femme, c'est bien qu'elle pourrait tirer profit de quelque chose ; Marinette envisagea vite la situation, un obstacle subsistait toutefois :
« Oui mais la couleur ? » demanda-t-elle
« On fait maintenant d'excellentes teintures, et puis il s'en faudrait beaucoup que tous les agneaux soient noirs ! »
Ainsi donc se décida la destinée de Réglisse.
Quant à la couleur l'avenir allait y pourvoir !

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© Michèle Puel Benoît 200000
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