> Le pays d'en haut :
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Il naquit la nuit du huit Janvier, et tout le monde s'accorda pour dire qu'on n'avait jamais vu pareil phénomène. D'ailleurs, la nuit qui avait accompagné sa naissance n'avait pas été une nuit comme les autres. Il avait fait très doux dans la soirée, à croire que le Printemps lançait déjà son offensive, et puis, aux environs de minuit, alors que le ciel paraissait dégagé et qu'il y brillait de lumineuses étoiles, il s'était mis à tomber une neige dense qui avait tôt fait de recouvrir toitures et sol d'un épais manteau blanc. Et, vers les quatre heures, tandis qu'on pensait que l'agnelage ne commencerait que la semaine suivante, il était arrivé.

Le fermier, que l'agitation anormale des bêtes avait fait lever, avait assisté tout étonné à la mise bas, par la brebis la plus blanche du troupeau, d'un agneau tout noir. Et quand je dis noir, je dis bien noir: aussi noir que le plus noir des charbons, que des ailes de corbeau, que du jais le plus pur, noir comme jamais agneau noir n'avait existé ! Sa toison de laine si frisée, qu'elle en paraissait crépue, avait des reflets bleutés, et sa tête, où déjà s'amorçaient de petites cornes torsadées se terminait par un museau sombre, accentuant le rose tendre d'une petite langue que révélaient des bâillements répétés.

Quand il s'estima suffisamment léché par sa mère, l'agneau se dressa péniblement sur ses pattes écartées, ajusta son équilibre, s'ébroua depuis la tête jusqu'à la queue , et…. se mit à parler :

- « Enfin, ça fait plaisir d'être ici ! » s'écria-t-il en poussant un gros soupir, dans cette langue que parlent les anciens, et dont je vais m'efforcer de rendre toute la saveur; puis, regardant autour de lui il ajouta : « Mais je suis tout seul ! Tant mieux, j'aurai plus d'espace pour courir ! » Ensuite, remarquant le fermier qui le regardait les yeux ronds : « Bonjour, qui es-tu, toi qui ne cesses de m'observer la bouche grande ouverte ? On dirait que tu n'as jamais vu d'agneau qui parle ! Moi c'est Réglisse , et toi ? »
- « M-marcel, bredouilla l'homme éberlué » puis, « mais, mais tu parles ! »
- « Quelle question ! Bien sûr que je parle ! Répliqua l'animal outré ; voyons, je ne suis tout de même pas le premier agneau à parler : rappelle-toi, La Fontaine, Le Loup et l'Agneau. Ah! Tu vois bien !… Je sens que nous allons bien nous entendre. » Puis d'un air intéressé « C'est une grande ferme ici ? Tu as beaucoup de brebis ? Trois cents ? Ca ira. Comme tu as du le remarquer je suis un mâle, appelé quand le moment viendra à devenir le bélier de ton troupeau ! » Puis il ajouta au fermier ébahi :
- « Ne fais donc pas cette tête là, fais-moi confiance, tout ira bien, je..... »

Marcel n'entendit pas la suite, de toute la rapidité dont ses vieilles jambes étaient capables il s'en fut trouver sa femme :
- « Marinette, Marinette , réveille-toi, viens voir l'agneau qui nous est né : il est tout noir et il parle ! »
Après l'avoir traité de vieux fou, Marinette consentit à s'en aller voir cette merveille.
S'il s'avérait que l'animal était du plus beau noir, qu'il fût doué de parole était des plus contestable : on ne put en effet lui soutirer que des « Mééé » certes, prononcés dans plusieurs registres, mais on ne pouvait affirmer qu'il s'agissait là de langage parlé.
Marcel eut beau faire, l'agnelet, après avoir vigoureusement tété sa mère, se coucha et s'endormit, l'air repus, la tête rejetée en arrière, comme ont coutume de le faire tous ses frères.
Tout en maugréant quelques mots à propos de la santé mentale de son époux et de la couleur de la toison de l'animal, supputant là quelque intervention démoniaque, Marinette s'en fut …

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© Michèle Puel Benoît 2000

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