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(...) P our certains, ce fut celle d'un réveil au lever du soleil que ne manquerait pas de saluer fatalement son plus fidèle serviteur ; pour d'autres, qui s'étaient laissé dire que quelques coqs, en été, chantaient même la nuit, ce fut la perspective de sommeils entrecoupés qu'ils redoutaient. Heureusement, et pour le bonheur de tous, Raymonde eut soin de choisir un volatile à la voix éraillée, et prit la peine de l'enfermer le soir dans une cabane imperméable aux rayons solaires. De cette façon, soit notre Chante clair s'égosillait à une heure décente, soit sa voix trop enrouée ne pouvait réveiller les dormeurs. Seuls y perdaient les lève tôt qui auraient aimé voir saluer l'apparition de l'astre diurne de plus éclatante façon.

De fait, ce Don Juan dont le plumage surpassait en magnificence la voix, devint à l'évidence le plus bel ornement du poulailler.
Et il tint à la perfection son rôle de chef de harem, car, oûtre le fait qu'il honorait scrupuleusement chacune de ses compagnes, il protégeait de leur furie jalouse toute nouvelle arrivante. Il put ainsi bientôt se glorifier d'une importante cour qu'il régentait à la perfection. A tel point qu'il en vint à n'admettre aucun intrus sur son territoire. Il en devint agressif, voire méchant. Et tout le monde sait bien qu'il n'ait pire danger dans un poulailler clos que l'attaque d'un coq hargneux les ergots en avant ! Bientôt, la collecte des œufs ne

put se faire que la main armée d'un solide bâton pour tenir à distance le belliqueux animal, si bien qu'un jour la patience de Raymonde fut à bout : elle le menaça tout d'abord d'un avenir bien sombre, puis devant la persistance de son arrogance, elle mit à exécution ses menaces pour qu'arrive le jour où notre déplorable chanteur devienne un délicieux coq au vin. Les poules s'accommodèrent tant bien que mal de leur veuvage ; l'astre solaire, bien qu'il ne fût plus salué, ne s'en leva pas moins tous les matins ; seuls, quelques nostalgiques regrettèrent le piètre célébrant du renouveau quotidien de la lumière.
Un, toutefois, qui aurait du se réjouir pleinement de la disparition du volatile, était sans conteste, maître goupil le renard.
Mais n'anticipons pas !
Nul n'ignore bien sûr, que les goupils, rusés chapardeurs, demeurent la terreur des poulaillers, car, l'attrait irrésistible que représente une volaille dodue, est capable de leur faire inventer mille tours pour l'attraper.
De fait, depuis la désertification de nos campagnes, notre Goupil en question s'était vu contraint de se rabattre sur les mulots perdreaux et autres lapereaux qui fournissaient l'ordinaire de ses repas. Or, le gibier se faisant de plus en plus rare, ses semblables, pour la plus part, avaient migré vers des régions plus prometteuses. Ne restait donc sur le territoire et au lieu bien nommé du Roube du renard, qu'un vieux rusé de Goupil appelé Sostène que son âge avancé et son amour du Causse avaient contraint à une certaine sédentarité.
Qu'irait-il faire ailleurs ? Ici, il avait ses habitudes ; d'ailleurs, sa famille n'occupait-elle pas ce terrier de génération en génération ? A son âge, il vivait de peu et le menu gibier qui hantait encore le territoire lui suffisait amplement ! Bien sûr, du temps qu'il était jeune, il avait adoré faire la chasse aux poulaillers : rien n'était plus excitant que de se tapir à l'abri dans les fourrés pour faire l'examen de la situation : d'abord, choisir la proie, la plus grasse et en savourer à l'avance la chair juteuse, ensuite, le désir aidant, imaginer les différentes façons de s'en emparer .
Parfois, il fallait des jours et des jours de jeûne et d'attente avant que l'occasion favorable ne se présente, or il était patient, et la faim attisait le désir !
Mais, les poulaillers avaient peu à peu disparu et avec eux s'en était allé le plaisir de la bonne chère : il ne mangeait plus que pour la survie !
Aussi, lorsqu'un bon matin le vent du sud apporta jusqu'à son terrier l'odeur des poules, il n'en crut pas ses narines, et quoique perclus de rhumatismes ( le vent du sud à cause de l'humidité dont il est chargé malmène toujours les vieilles articulations ! ) n'en quitta pas moins sa demeure, guidé par l'alléchant fumet. Eh quoi ! Ce hameau perdu renaîtrait donc à la civilisation ? On y élèverait des poules !
Quittant le Roube, il prit par la Cisternette, contourna le Pioch, traversa les champs cultivés et atteint la Paro. Et là, il les entendit ! Non, non, son vieux nez ne l'avait pas trompé, les poules étaient bel et bien revenues ! Il leva le museau et huma longuement le vent ; mais il ne décela aucune trace de son ennemi héréditaire : le chien. La chance serait-elle avec lui ?
Il rampa doucement dans les taillis pour approcher et voir. Et ce qu'il vit le remplit de joie : elles étaient là, huit, rousses et dodues, dans un enclos, qui, lui semblait-il, ne paraissait pas infranchissable.
Bien sûr, il sentait la présence des hommes, de même qu'il remarquait que les fenêtres de la maison qui devait les abriter donnaient sur le jardin et de ce fait sur le poulailler. Il lui faudrait surveiller, voilà tout, et décider du bon moment. Mais le malheureux, tout à la joie de sa découverte, avait omis de s'interroger sur la présence d'un coq susceptible de défendre la basse cour. Or, notre irascible chante clair, était, au moment où se situe l'histoire, encore de ce monde, comme nous allons le voir !
Raymonde vint à son heure habituelle faire la collecte des œufs et ne remarqua rien d'anormal. Sostène était rusé, les poules stupides, et notre fermière confiante.
Dés qu'elle fut partie, le renard commença les travaux d'approche : il rampa sur le ventre sans faire crisser la moindre brindille sans que les feuilles des taillis esquissent le moindre frémissement. Il fut bientôt tout prés de la clôture, derrière le cabanon, et s'aperçut alors que le grillage mal accroché au coin gauche de l'enclos laissait un interstice. Oh, le trou n'était pas bien large, mais pour un animal qui comme lui ne mangeait pas toujours à sa faim, il était plus que suffisant. Il engagea donc la patte avant, puis l'épaule, le reste du corps suivit alors sans peine et il contourna la cabane. Prudent, il s'arrêta à l'angle, afin d'être sûr qu'on ne l'avait pas aperçu ; sa halte lui permit également de faire le choix ; sa victime repérée, il attendit qu'elle passe à sa portée pour se précipiter dessus. Préférant la saisir par l'arrière il la laissa passer devant lui et se débusqua brusquement pour bondir et se trouver… nez à bec avec notre chante clair. L'un ne fut pas plus surpris que l'autre et tous deux firent marche arrière. Cependant la jeunesse du coq et sa hargne jouèrent en sa faveur. Il se rua sur son ennemi les ergots en avant vociférant de toute la puissance de sa voix. Sostène recula pour déjouer l'attaque, et il allait feinter et se saisir du volatile quand il entendit des voix : on venait au secours du stupide animal. Il eut juste le temps de se faufiler par le trou du grillage et put ainsi gagner sans encombre la sûreté des taillis, puis de là les champs et retrouver la sécurité de sa tanière.
Il s'en voulut de n'avoir pas, dans son désir d 'assouvir sa gourmandise, soupçonné la présence du coq. Il vieillissait et venait pourtant d'agir avec la légèreté d'un renardeau. Toutefois ce n'était que partie remise : il reviendrait…
Du côté des humains, on s'était ému du raffut mené par le coq et l'on était venu voir. Bien entendu, chante clair, mal remis de ses émotions et de sa colère, les plumes gonflées, les ergots en avant, et les ailes brassant l'air, avait foncé sur le nouvel intrus. Le calmer fut difficile, c'est donc à partir de ce jour là que fut décidé de sa nouvelle destinée, car on ne pouvait vraiment pas garder un volatile méchant et de surcroît pris de moments de folie. Et le coq, dont la seule qualité aurait été d'avoir sauvé le poulailler du renard fut condamné pour ce même exploit !
Sostène, quant à lui, remis de ses frayeurs, méditait dans son terrier sur la meilleure façon de parvenir à ses fins. Il préféra laisser passer un peu de temps, car il ignorait si on l'avait aperçu.
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© Michèle Puel Benoît 2000