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(...) E t nos deux lapereaux détalèrent pour ne stopper leur course crochetée qu'à l'entrée du terrier.
Il tombèrent alors sur Gaspard qui justement en sortait.
« - Où étiez-vous ? Interrogea ce dernier ; je vous ai cherché partout.

- Nous ? On se cachait dans les buis. Répondit d'un air angélique Rousseline.
- Ouais, et même que c'était vachement bon, renchérit Hubert, qui, devant le regard courroucé que lui lançait sa sœur, s'empressa de rajouter : ben quoi ! J'ai rien dit !
- Et qu'est-ce que c'est que tu n'as pas dit ? Demanda Gaspard d'une voix doucereuse.
- J'ai pas dit qu'on était allé dans le jardin et qu'on avait mangé toute la …Comment ça s'appelle déjà ? Dit-il en se tournant vers sa sœur.
- Ce que tu peux être stupide par moment mon pauvre Hubert ! S'écria la jeune lapine d'un air exaspéré. Puis sur un ton d'humilité, s'adressant à Gaspard : c'est vrai, nous sommes allés jusque dans le jardin derrière les grands murs, et y avons dégusté une salade ; Oh ! Une toute petite salade. Il y en avait tellement qu'on ne s'en apercevra pas et puis j'ai bien rebouché le trou !
- Vous n'avez pas honte ! »

Et le frère aîné se lança alors dans une grande leçon de morale que nos deux gourmands écoutèrent jusqu'au bout, la tête basse, les oreilles rabattues. Il va de soi qu'ils promirent de ne plus recommencer d'autant que Gaspard déclara qu'il ne dirait rien à leur mère pour cette fois.
Puis, reprenant leurs occupations favorites, nos trois amis se lancèrent dans une course poursuite effrénée.
Lucien, qui revenait de sa promenade quotidienne, eut juste le temps d'apercevoir trois derrières blancs, avant qu'ils ne disparaissent dans les buis. Ravi de voir ses petits amis revenus. Lucien rentra chez lui.
Ce n'est que le lendemain soir qu'il fit la découverte de la salade manquante. Il ne pensa pas tout de suite à incriminer nos lapereaux, mais lorsque les jours suivants le larcin fut manifeste : une, deux, puis trois salades s'évanouirent sans laisser de traces, il ne put s'empêcher d'avoir des soupçons. Bien décidé à résoudre l'énigme, il s'embusqua donc un soir derrière les buis.
Vous imaginez sans peine combien il fut difficile à Rousseline de résister à l'attrait du jardin, Hubert, quant à lui, la suivit, dans le but d'emplir un ventre toujours désespérément vide.
Et la promesse me direz-vous ? Pfuit ! Envolée ! D'abord parce qu'elle n'avait pas juré vous rétorquerait Rousseline, ensuite vous admettrez qu'une cervelle de lapin, et qui plus est de lapine, ne peut pas tout retenir !
Donc, c'est en toute innocence que nos deux voleurs s'en étaient retournés au jardin, et qu'ils s'y étaient régalé de salades.
Lucien, ce soir là, n'eut pas longtemps à attendre : à peine Vénus était-elle venue accrocher son pur diamant à la voûte céleste, que nos deux effrontés pénétrèrent dans le jardin et sans hésiter s'installèrent dans la planche des batavias. Après avoir reniflé tous les plans et décidé quel serait l'élu, chacun se mit à grignoter celui qu'il avait choisi.
Lucien se dit alors qu'il était temps d'intervenir, puis, curieux de savoir comment des lapereaux pouvaient effacer les traces de leur passage, il se ravisa et attendit. Il laissa ainsi partir deux salades non sans un pincement au cœur, mais quand il vit que le lapin gris allait s'attaquer à une autre, il n'y tint plus et allait se débusquer quand…
- Ca suffit Hubert ! Hier je t'ai laissé en manger une seconde et tu as eu mal au cœur toute la nuit, au point que Gaspard s'est mis à avoir des soupçons. Heureusement que j'ai pu le convaincre que tu avais passé ta journée dans la luzerne ! Viens, aide-moi plutôt, il ne faut pas que l'on s'aperçoive de notre passage.
Ce fut donc un Lucien sidéré qui contempla l'astucieux manège de la lapine, à tel point qu'il ne se rendit même pas compte qu'il avait parfaitement compris les paroles de Rousseline. Sans plus attendre il se leva et se mettant en travers de l'allée pour bloquer la sortie :
- C'était donc vous, chenapans, qui voliez mes salades ! Ah ! Ah ! Vous ne vous attendiez pas à être surpris ! Et si pour changer c'était moi qui vous mangeais ! S'écria-t-il faisant la grosse voix.
Nos deux héros firent un bond sur place, puis se voyant pris au piège, il n'existait d'autre sortie que la porte et les murs étaient beaucoup trop élevés pour être sautés, reculèrent jusqu'à toucher les murailles, Hubert tremblant de tous ses membres, caché derrière sa sœur.
Le silence était impressionnant !
C'est alors que Rousseline fit un petit pas en avant et dans la plus humble des attitudes, levant sur Lucien ses grands yeux humides, s'exprima ainsi :
- Au nom de mon frère et de moi-même, je vous supplie de nous pardonner. Nous ne pensions pas mal faire. A notre âge, on ne sait pas encore ce qui est bien et ce qui est mal. Toutefois, nous ne sommes pas les seuls coupables. C'est aussi un peu de votre faute : votre jardin est si joli au clair de lune que je n'ai pu m'empêcher d'y entrer ; de plus il était si rempli d'odeurs et de couleurs nouvelles pour moi ! Bien sûr, il y avait ces salades ; elles étaient si belles ! Je ne voulais tout d'abord n'en goûter qu'un petit bout, tout juste la feuille qui dépassait. Et puis quand j'ai eu fini la première, la seconde alors s'est mise elle aussi à dépasser et c'est comme ça que… Comprenez-moi c'est par un pur souci esthétique que j'ai agi : je ne voulais pas détruire l'harmonie.
(Il va sans dire que notre friponne n'était pas une lapine ordinaire ; vous en conviendrez avec moi. En effet, en ce début de millénaire, avec la sélection qui s'était faite, et dans un lieu aussi privilégié que ce hameau perdu du Larzac, pourquoi ne pas admettre l'existence d'une lapine surdouée ? Pourquoi refuser de croire que des feuilles de salades ingérées un soir de pleine lune puissent avoir des vertus magiques ?)
- Et c'est aussi pour ne pas détruire l'harmonie que tu as soigneusement rebouché le trou ! S'écria un Lucien encore courroucé et que le discours de notre lapine n'étonnait nullement.
- Vous voyez que vous me comprenez ! Votre jardin, si bien entretenu, ne pouvait souffrir de note discordante !
- Passe pour une salade. Mais deux, puis trois, puis quatre !
- C'est vrai, je reconnais que cela fait beaucoup. C'est là qu'intervient dame Nature, car si les jardiniers sont faits pour faire pousser les salades, les lapins sont eux, faits pour les manger. Je n'y peux rien, et c'est donc bien malgré nous qu'Hubert et moi sommes revenus dans le jardin chaque soir accomplir notre destinée !
- Je te trouve bien raisonneuse pour une lapine, répondit Lucien qui commençait à s'amuser de l'inventivité de son interlocutrice. Et d'abord quel est ton nom ?
- Oh ! Pardon ! J'ai oublié de me présenter : je m'appelle Rousseline répondit-elle en baissant modestement les yeux.
- Ne sais-tu donc pas Rousseline que d'après les lois de cette même dame Nature je serais en droit de vous manger, ton frère et toi ?
- Je le sais parfaitement ; et vos semblables ne s'en privent pas, au point que nous ne sommes plus que quelques nichées sur le territoire. Mais je sais que vous ne le ferez pas.
- Et pourquoi ne le ferai-je pas selon toi ?
- Parce que vous aimez trop votre environnement et que sans des lapins qui s'y ébattent, il ne serait pas complet.
Lucien devant la justesse du raisonnement se taisait, ce qui permit à Rousseline d'enchaîner :
- Et puis, je sais que vous n'êtes pas méchant et que vous nous aimez bien !
- Qui t'a dit cela ?
- Je n'ai eu besoin de personne : un matin que nous jouions mes frères et moi dans votre pré, je vous ai vu derrière votre fenêtre, sourire à nos cabrioles. Puis j'ai remarqué que vous y étiez tous les matins à la même heure ; j'en ai donc conclu que vous nous aimiez bien !
- Dans mon pré, oui, peut être, mais sûrement pas dans mon jardin pour y manger mes salades !
- Bon ! Bon ! Ne vous mettez pas en colère ! Laissez nous partir et je vous promets que nous n'y reviendrons plus !…. Puis elle ajouta avec une indifférence voulue : un ami à moi m'a dit que dans le village voisin il avait vu un jardin avec des salades plus grosses que les vôtres. Nous déménagerons voilà tout ! D'ailleurs…
- Plus grosses que les miennes dis-tu ? Oh non ! Ce n'est pas possible !
Et Lucien, vexé, de lui couper la parole. Puis réalisant ce que Rousseline avait dit ensuite il s'écria :
- Vous partiriez ?
- Bien sûr, puisque vous nous chassez.
- Parce que je vous chasse moi !
- Bien sûr puisque vous nous privez de nourriture !
- Ça alors, il y a plein d'herbes sur le causse ; depuis quand les lapins de garenne se nourrissent-ils uniquement de salades cultivées ?
- Depuis que des jardiniers habiles savent les faire pousser ! Du temps de mon arrière arrière arrière grand-mère, le problème ne se posait pas : l'eau était si rare et si précieuse qu'elle servait uniquement aux besoins domestiques et à ceux des troupeaux ; mais depuis l'adduction…. Rousseline en orateur habile ménagea une pose.
- Eh bien ?
- Vous avez fait pousser des salades !
- Si je comprends bien, dit Lucien, Il n'y a que deux solutions : ou vous partez, ou je vous sacrifie mes salades.
- Vous avez tout compris répondit Rousseline satisfaite.
Lucien alors se mit à réfléchir en se grattant la tête ; il était forcé de s'avouer que même pour un homme comme lui, la solitude était par moments lourde à supporter, aussi, tout ce qui venait rompre la monotonie de ses journées était bienvenu. De plus, comme l'avait dit la lapine, il n'était ni méchant homme, ni dépourvu de cet humour qui aide à voir le bon côté des choses. Aussi, voici ce qu'il dit :
- Hum ! Hum ! j'ai bien réfléchi : vous me paraissez bien jeunes pour vous lancer à l'aventure : le prochain village est beaucoup trop loin ! De plus il est plein de chasseurs et de chiens qui auraient vite fait de vous attraper ! Quant à leurs salades, elles sont bourrées d'engrais chimique qui vous donnerait la colique ! Non, non ! Je ne peux pas vous laisser partir là bas. Voici ce que nous allons faire…
Et Lucien proposa aux lapins ébahis cet incroyable marché. Il leur réserverait, dans son jardin, toute une planche de salades qu'il ferait pousser exprès pour eux, et qu'il renouvellerait régulièrement, à condition qu'ils ne touchent qu'à celle là ; de leur côté, eux viendraient tous les jours animer sa pelouse de leurs cabrioles et veilleraient également à chasser, du jardin, les intrus qui pourraient nuire à la récolte.
Le marché fut conclu.
Le jardin continua à prospérer et à faire des envieux.
Rouseline et Hubert pour cette fois tinrent leur promesse.
Jamais lérot ne s'aventura à grignoter les tomates qu'il ne soit aussitôt chassé par deux lapereaux devenus de farouches gardiens.

De plus ils devinrent de vrais artistes acrobates qui inventaient toujours des figures nouvelles pour le plaisir de Lucien.
Ce dernier, bien sûr, de son côté, respecta son engagement, et, quand un visiteur curieux lui demandait :

« - Et cette planche de salades là bas au fond vous n'y touchez jamais ?
Il faisait cette réponse :
- Oh ! Celle là ? C'est pour mes expériences ! J'y pratique des croisements d'espèces afin de trouver la mieux adaptée au climat. »
Et les gens hochaient la tête d'un air entendu, tandis que Lucien, lui, riait sous cape.
D'ailleurs, dans ce monde si pragmatique, qu'aurait-il bien pu dire d'autre ?


Montpellier, le 18 mars 2000

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Michèle Puel Benoît 2000