> accueil

L ucien habitait, tout en haut du village, une maison construite de ses mains, et qui, si elle n'était pas insensible aux vents dominants, jouissait d'une vue absolument superbe.

Epris de rectitude ainsi que d'harmonie, il avait taillé les buis qui bordaient le chemin d'accès à sa demeure, pour qu'ils forment des haies aux proportions majestueuses au milieu desquelles il était très plaisant de cheminer.
Tout en haut, et bien clos entre des murs de pierres séculaires, se nichait son jardin.
Bien exposé au midi, et bénéficiant, durant les nuits encore fraîches du tout début de l'été, de la chaleur nocturne rayonnant de ses murailles, ce dernier était assuré de produire ces légumes primeurs que tous les autres jardiniers lui enviaient.
Nulle part ailleurs on ne trouvait batavia aussi croquante, nulle aubergine, nulle tomate ne mûrissaient avant les siennes ; les carottes et les radis y poussaient droit dans une terre enrichie de migou et soigneusement débarrassée des cailloux qui sont légion

sur ces terres pauvres ; quant aux haricots verts, ils y étaient plus tendres et plus précoces.
Bref, un jardinet dont Lucien avait toutes les raisons d'être fier, et que tous les habitants du hameau admiraient !
Car, tout y était parfaitement agencé : les batavias profitaient, lorsque le soleil d'été se faisait trop brûlant de l'ombre portée des plans de tomates, les haricots verts nains couraient sur des lignes tirées au cordeau, les carottes et les radis mêlaient leurs feuillages divers sur des andains parfaitement arasés ; tandis que les aubergines se blottissaient contre des murailles grises gardiennes d'une chaleur bénéfique à leur croissance.
De plus, en jardinier consciencieux qu'il était, Lucien avait fait la chasse aux parasites et autres nuisibles qui auraient pu porter atteinte à la production : il avait cueilli les escargots, éloigné les taupes, poudré les pucerons et prévenu les ravages du mildiou en sulfatan
t ses plantations, les parant de cette jolie couleur bleutée si commune aux vignes et aux jardins au mois d'août.
Le problème majeur rencontré avait été l'arrosage, car le Causse en Eté, s'il est inondé de lumière, pèche par absence d'eau. Heureusement, le manque était beaucoup moins grave depuis qu'il y avait l'adduction, qui, toutefois, ne pouvait remplacer la douceur de l'eau de citerne ni la pureté de celle du ciel.
Cette année là, une fin de Printemps douce et humide laissait augurer une récolte particulièrement belle, ce dont Lucien ne cessait de se réjouir lorsque à la fin de la journée il s'accoudait au mur de pierre pour couver d'un regard satisfait son jardinet éclatant de santé. Seulement voilà! Il n'était pas le seul à surveiller la pousse des légumes !

...La suite est en ligne > 2
© Michèle Puel Benoît 2000