(...)U n matin, Ramon eut l'heureuse surprise de voir la terre se soulever par endroits ; le jour suivant, elle laissait paraître une mince tige recourbée qui, se redressant à son tour, exhiba bientôt à ses yeux ravis deux amorces de petites feuilles. Les noyaux des jujubes avaient éclaté pour donner naissance aux futurs porteurs des fruits tant convoités ! Ramon, ému aux larmes, riait et pleurait à la fois. Il avait réussi !
A partir de ce jour il occupa tous ses moments de liberté à veiller à ce que rien ne vienne entraver la croissance de ses protégés. Il arrachait les mauvaises herbes dès qu'elles pointaient du nez ; il faisait sans répit la chasse aux pucerons et autres insectes susceptibles d'altérer la bonne santé de ses plants ; bien entendu, il veillait à ce qu'ils aient suffisamment à boire, mais sans trop, afin d'éviter le pourrissement des racines.
L'été quand il s'aperçut que le soleil trop haut dans le ciel ne pénétrait plus par la lucarne, il capta à l'aide d'une vitre cassée ses rayons au lever et les renvoya dans la mangeoire afin que les arbrisseaux bénéficient de la meilleure lumière.
Vinrent les vendanges, et le village bourdonnant d'activité, et fleurant le moût, vit sa population active migrer vers les vignes. Les maisons ne conservant que les quelques ménagères nécessaires à la préparation du souper des vendangeurs. Seule l'école, devenue garderie, résonnait des cris des jeunes enfants. Car, dès qu'on estimait qu'il était capable de mener sa rangée, l'enfant du vigneron participait à la cueillette, afin de ramener à la maison une paye souvent très attendue.
Ramon fut donc très occupé au point de négliger sa visite quotidienne à la mangeoire ; en fait pour être plus exact s'il s'efforçait d'aller rendre visite aux plants afin de vérifier s'ils ne souffraient pas par manque d'eau, il n'avait plus le temps de les examiner, de leur parler, de les féliciter pour leur croissance. Et cela lui manquait beaucoup !
Si bien qu'après trois semaines de vendanges il lui sembla qu'ils avaient grandi au point de se sentir à l'étroit dans la mangeoire : en effet, les arbustes aux rameaux bien fournis mesuraient plus de cinquante centimètres. Il paraissait évident qu'ils ne pourraient y rester une autre année sans s'étioler. Il fallait les planter en terre franche, le problème étant de savoir où.
Ramon ne possédait ni jardin, ni champ, ni vigne où planter ses jujubiers ; de plus il désirait qu'ils soient accessibles à tous les enfants du village. Mais il avait beau se creuser la cervelle, il n'entrevoyait pas de solution au problème. Aussi, demeurait-il souvent pensif à l'écart des autres garçons de son âge, sans participer à leurs jeux.
Un jour donc, que ses pas l'avait conduit, comme à l'accoutumée, sur le chemin de la Montagnette, au pied du tertre sur lequel trônait le grand jujubier, et que, assis à même le sol, il était perdu dans ses pensées, il lui sembla qu'un vent léger s'était levé et faisait frémir les feuilles de l'arbre. Depuis le matin pourtant, le ciel était limpide et l'air immobile. Alors une voix murmurée et feutrée se fit entendre :
- Ah ! Te voilà, toi, enfin !
- Qui...........Qui c'est qui parle interrogea Ramon surpris ?
- Allez, ne fais pas le nigaud, tu sais bien qui te parle voyons !
- Non.. Non...Je vois personne s'écria le garçon en regardant autour de lui.

- Et si tu levais un peu la tête !
L'enfant s'exécuta et se mit à fouiller l'arbre du regard, à la recherche d'un hypothétique corbeau qui s'adresserait à lui, comme dans la Fable de La Fontaine.
Il n'y avait pas d'oiseau !
- Eh ? Où tu te caches ? Je te vois pas.
- Celle-là elle est forte ! Mon pauvre... , y a que moi ici !
- Que toi ? Qui, toi ?
- Moi, l'arbre, le jujubier pardi !
- Le... Tu rigoles, j'ai jamais vu d'arbre qui parle !
- Eh bé, maintenant tu en vois un !

Et Ramon, se retournant se mit à contempler l'arbre, bouche bée.
- Arrête de me regarder comme ça, qu'on dirait que tu vas gober des mouches ! J'ai pas beaucoup de temps pour te parler, parce qu'il va falloir que je m'endorme pour l'hiver. Alors voilà,... je voulais te remercier.
- Me remercier et pourquoi ?
- Pour ce que tu as fait.
- Et qu'est-ce que j'ai fait ?
- Allez, ne fais pas le modeste ! Tu crois que je t'ai pas vu ? Tu crois que je le sais pas, que tu as donné naissance à mon petit ?
- Mais...Mais...Je...
- Tu croyais que je m'étais aperçu de rien ? Mais mon pauvre, ça fait vingt ans que je l'attends ce moment.
Et le vieux jujubier raconta à Ramon quel avait été son calvaire.
Dès qu'il avait été en âge de se reproduire, l'arbre avait accompli au mieux sa tâche d'arbre fruitier : à savoir fleurir au printemps tardivement pour échapper aux gelées puis produire à l'automne ces fruits tant appréciés. Or, s'il avait été chagriné par l'avarice du vieil Anselme qui refusait la moindre jujube aux enfants, il voyait avec horreur venir la vieillesse sans avoir vu croître un seul rejeton né de ses noyaux ! Souvent, il avait espéré qu'un de ses fruits échappant à l'œil avide du vieil homme, pourrait tomber au sol, pourrir et puis germer, pour lui donner enfin ce fils tant attendu ; mais le vieillard vigilent et rapace cueillait le fruit à peine mûr sur ses rameaux et fouillait minutieusement le sol tout autour, de crainte qu'une drupe ne se soit échappée en roulant. En vain, il avait espéré en vain : chaque année apportait une déception nouvelle : il mourrait donc sans héritier.
Or, l'automne dernier il avait tenté le tout pour le tout : quand il avait vu le vieil Anselme grimper difficilement dans l'arbre, il ne se faisait pas jeune lui non plus, il avait mis à sa portée le rameau le plus fourni en épines, puis il s'était un peu secoué. Le vieillard, craignant de tomber, n'avait pas eu d'autre choix que celui de se rattraper à la branche épineuse, se piquant ainsi fortement...
- La suite, tu la connais, des jujubes ont roulé dans le roncier. Je me suis donc remis à espérer, jusqu'au jour où tu les as découvertes. " Aie! Aie ! Il va me les manger ", je me suis dit. Puis quand j'ai vu avec quel soin tu les pliais dans ton mouchoir, j'ai pensé que peut être tu voulais planter les noyaux, et ensuite, quand tu es revenu chercher la terre.... Allez, va, ne me fais pas languir plus longtemps, dis-moi comment il va ?
- Comment, ils vont ?
- Pas possible ! Il y en a deux ?
- Non, huit !
- Huit ! Sainte Mère de Dieu ! Tu dis bien huit ?
- Oui huit, et tous en parfaite santé !
- Huit pichons ! J'ai huit pichons ! Dis, raconte, raconte-moi tout !
Et Ramon fit au jujubier transis de joie, le récit de la miraculeuse naissance de ses petits.
- Oh, tu sais je te les ai bien soignés, mais maintenant j'ai un problème, car ils sont devenus trop grands pour la mangeoire et je ne sais pas où les replanter.
- Dis, j'ai une idée, et si tu les replantais tout autour de moi pour que je puisse les voir grandir et que je les protège de mon ombre !
- C'est ça ! Pour qu'Anselme se les accapare en disant qu'ils poussent chez lui !
- Tu as raison ! J'avais pas réfléchi ! Et si tu les mettais de part et d'autre du chemin communal, en bas, dans la côte de la Montagnette ? Il pourrait pas dire que c'est chez lui, et moi, je pourrais quand même les voir !
- J'y avais pensé ; seulement, tu vois, il faut en parler à Monsieur le Maire, et moi j'oserai jamais !
- Et pourquoi ?
- Je suis trop petit et trop pauvre, et puis il dira que je les ai volés.
- Si c'est que ça ! Le Maire moi je m'en charge. Toi, retourne auprès des pichons qu'ils doivent se languir.....

Maître Joachim, notaire de son état, ainsi que maire du village, avait l'habitude, tous les dimanches après midi, quand sa femme et sa belle sœur s'en allaient écouter vêpres, de parcourir les chemins de campagne pour une hygiénique promenade digestive qu'un embonpoint généreux nécessitait. Plus que n'importe quel autre c'était le chemin de la Montagnette qu'il préférait : l'air y était si pur ! Et puis, il savait que, même si la montée était un peu rude, on pouvait tout en haut se reposer à l'ombre du grand jujubier et jouir d'une vue superbe sur la plaine plantée de vignes. Car monsieur le Maire à ses moments perdus ne détestait pas taquiner la muse, et de toutes, l'automne était la saison qui l'inspirait le mieux. Comment d'ailleurs ne pas être ébloui par les vignes aux tons cramoisis mêlés de jaune, offrant au regard leurs rayons concentriques et diversement nuancés !
Ce jour là donc, Maître Joachim, appuyé contre le tronc du grand jujubier laissant aller sa pensée, s'était presque assoupi, au point qu'il lui sembla entendre une voix qui parlait dans sa tête :
- Alors Joachim, comme d'habitude tu n'as pas su résister à la bonne chère ! Aie, ce civet de lièvre ! Et ce Berlou qui l'accompagnait ! Tu n'aurais pas du reprendre du st Honoré !
Puis la voix se fit plus maternelle :
- C'est ça, cale-toi bien contre mon tronc, profite bien de mon ombrage : C'est peut-être le dernier automne que je vois... Tu sursautes ? Tu me croyais immortel ? Eh bien non, je dois mourir comme tout le monde ; ...ça te fait de la peine ? ...Ce serait pas plutôt parce que tu ne pourras plus acheter des jujubes à ce vieux grigou d'Anselme ? ...Il aura fait des boutures ? ...Il t'en avait promis ? Et d'un, elles ont toutes raté, et de deux, jamais il ne t'en aurait donné ni même vendu une. Il était si fier de posséder le seul jujubier du village et même du canton !... Pourtant, il y a moyen d'arranger les choses.

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Michèle Puel Benoît 2000