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Du temps où l'on savait tirer profit de toutes les richesses naturelles que pouvait offrir la campagne, il n'existait d'enfant dans les villages des basses terres qui ne sache assouvir sa gourmandise d'arbouses, d'azeroles, de micocoules, de jujubes et autres drupes sauvages dont il connaissait les emplacements, même les plus secrets.
Dans le village dont je vous parle, la garrigue se limitait au coteau, la plaine étant, elle, vouée entièrement à la culture de la vigne.
Or, s'il était admis communément que tous les fruits de la garrigue appartenaient à tout le monde, il n'en était pas de même pour ceux que portait un arbre planté sur le tertre d'une vigne.
Ils étaient un bien de propriétaire, et nul n'y aurait touché.
Et même le plus hardi des chapardeurs savait qu'il encourrait, s'il s'y hasardait, une volée mémorable de la part de son père.
Un des fruits le plus apprécié, et comme il se doit, le plus rare, était sans conteste le jujube. La pulpe sucrée et douceâtre qu'on aspirait une fois le fruit bletti, de même que sa taille, non négligeable pour un fruit sauvage, faisaient qu'on bravait volontiers les épines des rameaux pour le cueillir.
Cependant, si ces arbres ont presque disparu de nos jours dans nos garrigues, à cette époque là, ils n'étaient déjà pas très nombreux.
Toujours est-il, que le seul jujubier que comptait la commune se trouvait sur le terrain d'un propriétaire réputé pour sa ladrerie.
Jamais au grand jamais, il n'aurait offert la moindre poignée de jujubes aux petits gourmands qui, par pur hasard, se promenaient dans le coin lorsque les fruits étaient arrivés à maturité. Ils les auraient chassés plutôt de sa voix terrible, s'ils avaient seulement osé formuler une demande ; il préférait aller vendre à la ville, et fort cher, le produit de sa récolte. Aussi, les enfants se contentaient-ils de regarder d'un air de convoitise les fruits défendus, dont bien sûr la saveur devait être, ils en étaient certains, incomparable !

Parmi eux se trouvait Ramon, qui, peut être bien parce qu'il était plus gourmand que les autres, ou bien parce qu'il ne supportait pas l'injustice, ou encore parce qu'il était un petit futé, se mit en tête de goûter un jour à ce fruit défendu. Et pour ce faire, il ne choisit pas la voie de la facilité.
En effet, il aurait pu aller délester l'arbre de ses fruits, la nuit, quand le vieil Anselme dormait, mais il tenait à ce que tout le monde lui reconnaisse le droit de manger à satiété les goûteux jujubes ! De plus il possédait la patience que donne l'entêtement : il n'était pas pressé !
Ramon n'était pas fils de propriétaire ; son père, simple journalier, était mort jeune, et sa mère pour les faire vivre, son frère et lui, faisait le ménage, chez le vieil Anselme, justement.
Aussi, connaissait-il par cœur toutes les terres de la commune, de la Montagnette aux Rompudes, pour les avoir parcourues à la recherche de salades de campagne à cueillir, de sarments à ramasser, de champs à glaner, de vignes à grappiller, et ce, en toute légalité ; car chez lui on ne volait ni ne quémandait : on avait sa fierté !
Donc, un matin frisquet de décembre, qu'il était allé ramasser des poireaux de campagne, sa quête le poussa jusqu'au pied du tertre sur lequel trônait le jujubier. En effet, il savait la vigne qui jouxtait la propriété d'Anselme regorgeant de poireaux, et cette cueillette là, personne n'avait le droit de l'interdire : les vignes et les champs, en hiver, étaient à tout le monde, et le pâtre y menait paître le troupeau, afin qu'il les débarrasse des mauvaises herbes.
Bien entendu l'arbre était alors dépouillé de ses fruits.
Or, tandis que l'enfant s'acharnait à déterrer un énorme poireau qui avait poussé à l'ombre d'un roncier, en profitant d'une certaine humidité, son regard fut attiré par, oui, il ne rêvait pas, des jujubes, là, au beau milieu des ronces !
Certes, les fruits étaient trop ridés pour être consommables, et pourtant l'enfant laissa éclater sa joie.
En effet chaque début d'hiver, lorsque Anselme avait vendu sa récolte et cessé la surveillance, Ramon fouillait les alentours du tertre à la recherche d'un fruit échappé à l'œil vigilant du vieillard. Jusqu'à présent il avait été bredouille. Seulement, et ce qu'ignorait Ramon, c'était que cette année là, en voulant cueillir les fruits tout au bout d'un long rameau, Anselme s'était fortement piqué à ses épines, laissant échapper du mouchoir où il les tenait serrés, des jujubes. Bien sûr, il avait ratissé tout autour, mais le roncier bien touffu avait soustrait à son regard quelques fruits, ceux là même, que l'enfant venait de découvrir.

Ce dernier n'en revenait pas de sa trouvaille, c'étaient bien huit jujubes qu'il tenait dans ses deux mains en creux. Sortant son mouchoir, il y plaça sa précieuse découverte, noua les coins deux à deux puis enfouit son trésor tout au fond de sa poche. Ensuite, comme si de rien n'était, il retourna à son ouvrage.
Il ne rentra chez lui qu'à la nuit tombée, s'étant contenté pour le repas de midi, d'un morceau de pain de quelques olives ainsi que d'un bout de fromage.
Sa mère le félicita pour la grosseur de la botte de poireaux cueillis et elle s'empressa de les nettoyer et de les mettre à cuire avec un bon morceau de chair salée et des pommes de terre, ce qui constituerait la soupe du soir.
Pendant que cuisait la soupe, Ramon s'en vint à la remise. Là, il farfouilla sur l'établi de son père à la recherche d'une boîte en fer vide dans laquelle il enferma son trésor.
Puis il s'en retourna dans la cuisine pour repasser ses leçons du lendemain, car on était jeudi.
Ce ne fut donc que le dimanche après midi qu'il revint à la Montagnette sur le tertre du jujubier. Cette fois-ci, il s'était muni d'un sac de jute qui avait jadis contenu des pommes de terre. A l'aide de la pioche qu'il avait emportée, il creusa les flancs du tertre et recueillit dans le sac, la terre ; puis, pliant sous sa lourde charge, rentra chez lui.
Comme toutes les maisons de vignerons des villages des basses terres, le rez de chaussée était occupé par un magasin qui comportait dans le fond la stalle où l'on gardait le cheval. L'endroit, depuis la mort du père, était bien entendu inoccupé, mais possédait encore, outre le râtelier et la profonde mangeoire, un fenestron laissant entrer le soleil aux bonnes heures de la journée.
Ramon, versa la terre du sac dans la mangeoire, prenant bien soin d'en prélever le moindre caillou, puis il y ajouta le fumier qu'il avait ramassé dans la rue après le passage des chevaux et du troupeau, et mélangea consciencieusement le tout. Alors, veillant à ce que personne ne le voit, il alla dans la remise chercher son précieux trésor. Puis, il enfonça dans la terre souple, à distance régulière les huit jujubes prélevés dans la boîte. Enfin, il arrosa délicatement après avoir bien tassé la terre.

L'hiver cette année là ne fut pas trop rude ; on vit même les amandiers fleurir avant la fin janvier, le soleil les faisant bénéficier de sa chaude présence.
Dans la mangeoire du cheval, la terre, que Ramon veillait à maintenir humide, profitant, à travers la lucarne, de l'ensoleillement, jouait en secret son rôle de germinatrice. Mars s'écoula, riant sous les averses ; avril vint à son tour, chargé d'installer le printemps.

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Michèle Puel Benoît 2000