Le pays d'en haut :
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(...) De fait c'était bien de cela qu'il s'agissait, car l'étranger dans la boîte parlait de choses dont Gustou, qui croyait pourtant tout savoir, n'avait jamais entendu parler. Et certains, d'un air goguenard ne se privaient pas de le lui faire remarquer :
« Eh ! Gustou, tu le savais toi que la terre avait tremblé cette nuit à Téhéran ? » Il avait beau répondre que Téhéran était la capitale de l'Iran, pays qui jadis avait été la Perse, personne n'était dupe ; en vérité, il ignorait tout de l'événement, mais pour rien au monde il n'aurait voulu l'admettre : il avait sa fierté après tout !
Seulement, ces vexations répétées agirent sur son caractère : il se fit plus taciturne, refusant de donner des conseils aux gens venus le consulter sur tel ou tel problème lié aux brebis : « demandez donc à la télévision, disait-il, il paraît qu'elle sait tout ! » Il ne voulait même plus chanter à la fin du repas du dimanche, comme il savait si bien le faire ; le soir, à table il tournait ostensiblement sa chaise pour ne pas voir l'écran et faisait des remarques désobligeantes sur ces messieurs de Paris qui envahissaient le midi et qui bientôt s'assiéraient à votre table et mangeraient votre soupe sans y avoir été invités !
Ce n'était que lorsqu'il parcourait ses chères pâtures avec son troupeau qu'il redevenait lui-même, comme si l'antique sagesse de notre mère Nature déteignait sur lui ; alors, il retrouvait son entrain et ses longs conciliabules.

Le temps passa…
L 'automne cette année fut d'une douceur exceptionnelle et Gustou put sortir le troupeau jusqu'à la mi-Décembre.
En janvier, la semaine au cours de laquelle se fit l'agnelage fut radieuse : le soleil anormalement chaud soutenait l'euphorie qu'une kyrielle d'agneaux bondissants et bêlants avait fait naître dans tous les cœurs.
Février fut du même acabit au point qu'on croyait le printemps arrivé, et l'on fit pression sur Gustou pour qu'il ressorte le troupeau augmenté des jeunes agnelles que l'on avait gardées. Mais le vieux berger ne voulait rien entendre, et il ne cessait de grommeler dans sa moustache : « Ieu vos disi que l'ivern nos a pas d'oblidat ! ».
Sur le petit écran c'était toujours le même étonnement : personne n'était capable d'expliquer pourquoi janvier, février et maintenant mars étaient si doux.
Les météorologues n'en finissaient pas de consulter leurs archives, en vain, jamais pareil phénomène ne s'était produit. Gustou résista jusquà la mi avril, après les Rameaux, car il ne fallait pas fâcher le Bon Dieu. Et, quoiqu'on fût dans la semaine sainte, il ne put désobéir à l'ordre donné par le maître :
« Maintenant cela suffit, demain le troupeau sortira, et si Gustou ne veut pas le mener c'est moi qui irai avec les bêtes. »
Gustou aurait préféré mourir plutôt que de voir un autre que lui, fût-il le maître, avec ses brebis ! Aussi répondit-il très vite :
« Oc, sortirai deman matin ! » puis il ajouta tout bas : « se podi ! »

Nul n'entendit la réflexion, occupé qu'on était à suivre comme tous les soirs le bulletin météorologique que diffusait la télévision : une belle journée de printemps était annoncée !
On se sépara pour la nuit, et Gustou s'en fut avec les autres employés de l'autre côté de la cour vers le bâtiment qui leur était dévolu .
Le ciel au dessus de leur tête était fourmillant d'étoiles ; il faisait une douceur de terre qui fermente, de sève qui bout.
« Fara bel deman per anar campestre, e Gustou ! » dit une voix goguenarde.
« Veirem ben ! » lui fut-il répondu.
Or cette nuit, commencée sous de si heureux hospices, fut loin d'être celle qui avait était prévue !

Vers les trois heures du matin se mit à soufler en tempête un vent de grec humide et anormalement glacé ; le ciel se chargea, et vers les quatre heures il se mit à tomber une neige lourde et givrante qui eut tôt fait d'ensevelir toitures, buissons et chemins sous une épaisse couche blanche.
Quand un jour blafard se leva embrumé de flocons qui tombaient dru, impitoyablement, la ferme et ses alentours étaient à peine visibles !
Au réveil, la stupéfaction était dans tous les yeux, l'étonnement sur toutes les lèvres :
« Ca par exemple, qui l'aurait cru ? Et la télévision qui disait…. »
Gustou jubilait sous sa moustache, d'autant que les fils électriques s'étant rompus sous le poids de la neige il savait sa rivale muette pour un bout de temps ! A la ferme autour de lui c'était l'affolement : on ne sait plus rien faire sans électricité ! Même si l'on vit à l'écart , on n'aime pas se sentir coupé du reste du monde !
Il fallut recourir à la bougie pour s'éclairer, à la cheminée pour se chauffer, à la main pour traire.
La journée et celle qui suivit parurent à tous longues et harassantes. Mais le lendemain, au soir, quand tout le monde fut serré autour de la table chichement éclairée par une lampe à pétrole qu'on avait fini par retrouver, les conversations allèrent bon train : on fit d'abord des commentaires sur cette époque où rien n'allait comme avant, puis sur la journée qui, somme toute, ne s'était pas trop mal passée, enfin sur la télévision qui n'y entendait rien. Et, l'on se tourna vers Gustou :

« Tu avais raison Gustou, encore une fois ! » lui dit le maître.
Et le vieux berger, savourant le compliment qui le restituait dans sa qualité d'homme de savoir, d'un coup de langue colla sa cigarette puis l'ayant allumée à la forte flamme de son briquet d'amadou, repoussa sa chaise :
« Ara, me cal anar en léit que deman fara bel et me caldra campestre ! » et sur ce il ajouta en rejetant d'un doigt son feutre vers l'arrière :
«Adissiatz plan a totes ! »
Le soleil d'un matin radieux révéla que la neige avait presque fondu partout !

Depuis ce jour, Gustou retrouva prestige et respect . Quand à la télévision, on continua à s'enquérir des nouvelles qu'elle diffusait mais jamais plus on ne regarda le bulletin météo !


Montpellier le 12 Décembre 1999

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© Michèle Puel Benoît 200000
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