Le pays d'en haut :
< 1ère partie < | 2<

Comme elle ne pouvait agir sur le moulin - ses philtres étaient impuissants sur les machines - elle se résolut à agir sur les femmes.
Ses pérégrinations dans la montagne, à la recherche de simples nécessaires à sa pharmacopée, lui avaient fait découvrir une herbe, rare pour nos régions, dont sa grand mère lui avait vanté les effets apaisants : le père exorciste du diocèse la disait même capable de faire taire les démons des malheureux possédés. Elle décida d'en distiller un élixir qu'elle projeta de mélanger à du thé des campagnes dont les dames de Barjacas faisaient leurs délices.
Seulement voilà, comme son grand âge avait affaibli sa vue, ou parce qu'elle craignait, devant l'ancienneté de la maladie, que le remède ne fût pas assez efficace, on ne sait lequel, sa main fut un peu trop généreuse avec le distillat de la plante. Et c'est au cours d'un goûter auquel toute la gent féminine du village avait été conviée que le funeste événement se produisit.

Comme toujours, la réunion bourdonnait des conversations échangées, quand tout à coup il y eut comme un decrescendo dans le brouhaha, qui très vite, fut lui
même remplacé par un silence stupéfiant.
Les femmes ne se rendirent pas tout de suite compte que le son était parti, habituées qu'elles étaient à ne faire aucun cas de ce que disait leur interlocuteur ; et pendant cinq bonnes minutes on put assister à ce spectacle étonnant de voir une assemblée de femmes engagées dans une conversation animée sans qu'on en entendît le moindre mot !
Toutes les femmes, de la plus jeune à la plus vieille, étaient devenues muettes !
Quand enfin elles réalisèrent ce qui leur était arrivé, on vit se succéder sur leurs visages toutes sortes d'expressions : à la stupeur succéda la colère, puis l'horreur, la crainte et enfin le désespoir bientôt suivi d'un abattement indicible.
Finalement elles rentrèrent chez elles afin de pouvoir pleurer tout leur saoul leur langage perdu.
Quand les hommes revinrent des champs, et qu'ils furent accueillis par cet énorme silence, ils comprirent tout de suite qu'il était arrivé malheur, mais personne ne put leur expliquer ce qui s'était réellement passé, car même la pie, Margot, qui avait bu dans la tasse d'Eulalie, ne parlait plus !
Les hommes, que le chagrin de leurs femmes avaient émus, s'ils compatirent les premiers jours, s'accommodèrent ensuite de cette nouvelle situation. Pensez donc, ils étaient seuls le soir sous les tilleuls de la place à discuter ! D'autres, qui aimaient raconter, trouvèrent fort agréable de pouvoir parler sans être interrompus ; d'autres enfin, sortirent flûtes et pipeaux des tiroirs où ils avaient été relégués.
Mais ce plaisir fut de courte durée . Antoine, qui aimait bien faire la sieste, bercé par le bavardage de sa femme et de ses filles, privé de cette musique, ne trouvait plus aucun goût pour ce repos méridien ; Baptiste souffrait d'être privé de tous les petits mots doux que sa gentille Marinette lui chantonnait à longueur de journée ; Auguste, lui, à la fin trouva lassant, de ne jamais être contredit. Enfin tous s'accordèrent pour dire que, privée du bavardage des femmes, la vie à Barjacas n'avaient pas grand attrait.
Et le moulin me direz vous ? Le moulin ? Débarrassé de toute concurrence, il s'était remis à fonctionner, et à produire en abondance la belle et odorante farine de froment.
On aurait pu penser qu'avec lui tout reprendrait au village.
Hélas ! ce ne fut pas le cas !

On ne put obtenir des femmes qu'elles se remettent à faire le pain : soit que l'apathie dans laquelle les avait plongées leur état les en empêchât, soit qu'elles eussent du ressentiment envers le moulin au point de refuser de toucher à sa farine, mais les fours du village demeurèrent éteints et stériles ! Et comme les hommes ignoraient tout de l'art de la boulange, le village fut toujours privé de pain.
De plus, on ne pouvait compter sur le savoir d'Eulalie, car en même temps que sa langue, elle semblait avoir perdu toutes ses connaissances.
On s'en alla trouver Monsieur le curé, qui suggéra qu'on dise des messes ; mais, à Barjacas, comme dans beaucoup d'autres villages, les hommes n'allaient à l'église que pour Noël et Pâques ; ce ne furent que de simples messes basses dont on ne put savoir si elles avaient fini par atteindre les oreilles de Notre Seigneur, d'autant que de longs mois passèrent sans que l'on constatât la moindre amélioration : les femmes étaient toujours muettes, le pain était toujours manquant.
On désespérait donc, lorsque survint un drôle de colporteur.

Il arriva dans le hameau, un après midi de Juin où les hommes étaient tous à la fenaison. Or, il y avait belle lurette qu'un étranger n'était venu à Barjacas ; de plus, celui là était jeune, bien fait de sa personne, et portait en bandoulière une grande boîte de bois verni et sculpté, qui laissait supposer qu'elle renfermait de fabuleux trésors.
Le jeune homme s'en fut jusqu'à la place ; là, tirant une trompe de sa poche il lança plusieurs appels brefs, puis se mit à annoncer d'une voix chantante et bien timbrée :
« Colifichets, colifichets : on vend dentelles rubans et boutons, peignes, barrettes et épingles à chignon, tout pour les plus belles des belles : colifichets, colifichets. "
Au premier coup de trompe, les femmes, intriguées, mirent le nez à la fenêtre, au second, elles sortirent sur le seuil, à la fin de l'annonce toute la gent féminine que comptait le village, entourait le colporteur.

Alors, il ouvrit la boite !
Après l'avoir fait passer du côté sur l'avant de sa personne, il souleva le couvercle, et la boite se déplia offrant au regard cinq présentoirs garnis de merveilles !
Sur le côté gauche on pouvait voir, piquées dans un satin blanc, toute une collection d'aiguilles et d'épingles de toutes formes et pour tous usages, et un assortiment de dés de métal ouvragés .
Le revers du couvercle, en haut, proposait, fil chinois, en bobines ou turbinots, cotons à broder multicolores, en écheveaux .
Dans le côté droit, on pouvait voir une variété incroyable de boutons cousus sur des cartons, et rangés par taille et par coloris : on y reconnaissait le petit bouton blanc nacré pour les corsages, les chemises et les jupons, le noir à quatre trous destiné aux pantalons, et d'autres où la fantaisie rimait avec la couleur, et qui agrémenteraient joliment les tricots auxquels toute bonne ménagère occupe des doigts qui ne doivent jamais rester inactifs.
Au centre avaient été placés les ciseaux : les petits à broder en forme de cigogne, ceux à bout rond pour les petites filles, et les grands que la mère porte attachés à la ceinture.
Mais c'est surtout ce que le présentoir avant exposait qui était propre à exciter la convoitise ! Sur un coussin de velours rouge étaient rangés peignes et piques en écaille et en corne, capables de relever la plus banale des coiffures ; se trouvaient également des barrettes dorées ou décorées de fleurs et de papillons de couleur ; et puis des flots de rubans et de dentelles qui, s'échappant, formaient une cascade aux multiples coloris.
Devant cet étalage de merveilles, les yeux s'écarquillaient, les bouches s'arrondissaient, formant sur toutes les lèvres le même « oh ! » inaudible.
Le marchand, qui avait bien ressenti l'intérêt de la clientèle pour sa marchandise, commença à faire l'article :
« Pour qui ce joli ruban cramoisi ? Je ne le vends pas six sous, pas quatre sous, pas deux sous c'est à un sou que je le laisse ! » et puis :
« Et ces jolis ciseaux en forme de cigogne, qui me les veut ? Je lui ferai un bon prix » et encore : « Regardez ma dentelle de Calais, en avez -vous déjà vu d'aussi belle ? » Mais l'auditoire demeurait désespérément muet.
Alors, mettant la main dans sa poche il en sortit un écrin qu'il ouvrit doucement devant trente paires d'yeux médusés.
Et là, sur du coton rose, reposait une broche ronde d'argent filigrané ornée en son milieu d'une ravissante améthyste entourée de brillants ! Puis il eut ces incroyables paroles :
« Celle là, je ne la vends pas, je la donne à celle qui me la demandera. »
Le silence était impressionnant !

C'est alors qu'on entendit une toute petite voix :
« Moi, Monsieur, s'il vous plaît, je la veux bien . » et la petite Catherine tendit la main .
« Ce n'est pas pour ton âge » lui dit sa mère d'un ton sec, et elle ajouta : « Elle est pour moi ! » Alors de toutes parts, fusèrent des « non moi » « pour moi » « à moi »qui montraient bien que les femmes avaient retrouvé leur langue !
C'est à ce moment là que le vieux Firmin sortit de derrière le tilleul où il s'était tenu caché. Et, se plaçant derrière le colporteur, il passa sa tête au-dessus de son épaule et s'écria de la voix de fausset dont l'avaient affublé les ans :
« Alors, comme ça, il semble qu'on aurait retrouvé sa langue ! »
La foudre tombant au milieu de l'assemblée n'aurait pas produit plus grand effet ! Les femmes s'arrêtèrent brusquement, se regardèrent, puis réalisant soudain ce qui venait de leur arriver, tombèrent dans les bras les unes des autres en riant et pleurant à la fois , avec des « je parle ! je parle ! " qui disaient leur joie d'avoir retrouvé leur langage perdu !
Firmin, alors frappa dans ses mains pour obtenir le silence :
« Vous voulez peut être savoir pourquoi votre langue vous est revenue ? Demanda-t-il à un auditoire devenu très attentif. Eh bien voilà ……. »
Et le vieil homme, dont le grand âge avait permis une meilleure compréhension de l'âme féminine, leur expliqua que c'était lui qui avait fait venir le colporteur, pensant, avec juste raison, qu'un choc émotif, et la convoitise en avait été un, pourrait leur faire retrouver la parole perdue. Seulement, à l'avenir, il leur faudrait modérer un peu leurs propos, car elles s'étaient bien rendu compte que trop était forcément l'ennemi du bien.

Les femmes, que leur mésaventure avait fait réfléchir, prirent en compte les sages conseils de Firmin.
Le village reprit goût à la vie.
Les fours cuisirent à nouveau les belles miches de froment, auxquelles vinrent s'ajouter de savoureuses pognes qui firent bientôt la réputation de Barjacas. Ces gâteaux furent très vite connus sous l'appellation de « langues de femmes », d'autant que les femmes de Barjacas étaient partout citées pour la sagesse et la modération de leurs propos.

Et le moulin me direz vous ? Il continua de profiter de l'eau de la montagne que lui apportait la rivière pour moudre sans discontinuer de la belle et odorante farine de froment.
Et le colporteur ?
Il continua, sa vie durant, à venir à Barjacas proposer aux ménagères le contenu de sa boite à merveilles.
Et la broche demanderont certaines ?
Elle revint à Catherine qui l'avait si joliment demandée la première.
Elle n'était pas de grande valeur, le vieux Firmin qui n'était pas riche, l'avait payée de ses deniers, et les pierres en étaient fausses ; néanmoins, elle fut un bijou de famille si précieux que la petite fille de la fille de Catherine voulut la porter pour ses noces .
D'ailleurs, c'est d'elle que je tiens l'histoire, puisqu'il se trouve que c'est moi qui l'ai épousée, et que, de ma vie, je ne l'ai regretté.


Clic clac mon conte es accavat.
Montpellier l5 Mars 1999

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1ère partieou
© Michèle Puel Benoît 2000
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