Le pays d'en haut :
< 1ère partie < | 3>

V ous imaginez aisément les conséquences : plus de moulin, plus de farine, et par là, plus de bon pain.
Le village ainsi privé dépérissait.
Le meunier se désespérait .
Soupçonnant je ne sais quel mauvais génie de lui avoir jeté un mauvais sort, il s'en vint se plaindre à sa femme. Cette dernière, lancée dans une grande conversation avec la voisine sur une jupe qui devait être à plis ou froncée, entendit à peine ses doléances, mais l'envoya néanmoins prendre conseil auprès d'Eulalie la bien nommée.
Eulalie, outre le fait qu'elle était notoirement connue pour un débit de paroles, souvent acerbes, que seul, la prise de respiration nécessaire à toute vie avait le pouvoir d'interrompre momentanément, avait, vu son grand âge, de sérieuses connaissances sur les phénomènes naturels et surnaturels.
Elle savait, que des pétales de fleur de lys macérés au soleil dans de l'huile d'olive, étaient un vulnéraire puissant ; que prendre au printemps pendant huit jours, tous les matins une infusion de petit chêne, donnait au corps une nouvelle jeunesse .
De même, connaissait-elle parfaitement la signification climatologique des nuages et des escargots.
Mais son savoir allait plus loin : le chat-huant criait-il deux soirs consécutifs ? Il mourrait quelqu'un au village, et pour empêcher ce malheur, sa science était capable de fournir drogues ou incantations adéquates. Aussi, l'envoyait-on quérir pour assister un accouchement ou un agnelage difficiles . Bref, vous aurez sans doute compris qu'elle était la guérisseuse, d'autres diraient la sorcière, à qui l'on faisait appel quand quelque chose ne tournait pas rond.

Quand Jean-Loup, le meunier, arriva chez la vieille femme, elle et sa pie, Margot, se chamaillaient au sujet de la disparition d'une cuillère. Car, vivant à l'écart du hameau, et n'aimant pas converser toute seule, elle avait appris le langage à sa pie , qui du reste, était vite devenue une interlocutrice au débit de paroles aussi impressionnant que le sien.
L'homme toussa plusieurs fois pour faire remarquer sa présence, sans que cela mît fin à l'altercation. Aussi :
« Eulalie, cria-t-il à plein poumons, c'est moi , Jean-Loup, le meunier...
- Mais tu n'es pas fou de faire peur aux gens de la sorte ? Qu'as-tu donc à crier malappris ? Ne vois-tu pas que je cause avec quelqu'un.. ?
- Ah, parce que cette voleuse de pie, c'est quelqu'un ! répliqua le meunier.
- En tous les cas elle n'est pas mal élevée comme toi, elle dit bonjour, elle au moins, quand elle arrive quelque part ! Elle ne se contente pas de crier dans les oreilles des gens à leur faire tourner les sangs ! Et d'abord, qu'est-ce que tu lui veux à Eulalie, que tu viennes la déranger jusque chez elle ?
- C'est pour le moulin, bredouilla l'homme confus. Il ne marche plus.
- Et que veux-tu que j'y fasse ?
- Ma femme m'a dit que vous auriez peut être une prière qui le remettrait en marche.
- Non, mais vous l'entendez, une prière pour faire marcher les moulins ! As- tu d'abord songé à vérifier les mécanismes ?
- Tout à l'air de bien fonctionner.
- As-tu seulement regardé le niveau d'eau de la rivière ? Il a fait sec ces derniers temps.
- Il est très bas.
- Alors il faut te plaindre à la montagne, c'est elle qui lui donne l'eau !
- Et qu'est-ce que je vais dire à la montagne moi ? Demanda notre Jean-Loup éberlué .
- Tu lui diras que c'est Eulalie de Barjacas qui t'envoie pour savoir si cet hiver, lors de la fonte des neiges, elle n'aurait pas favorisé le versant nord aux dépens de celui du sud. Tu n'as qu'à prendre cette draille qui monte, elle te mènera droit à la ligne de partage des eaux, et là, tu verras bien ! »
Et sans plus s'occuper du meunier, Eulalie entra chez elle.

Le meunier, qui depuis toujours avait l'habitude d'obéir à sa femme sans trop se poser de questions, entreprit sur le champ ce que lui avait recommandé de faire la guérisseuse.
La draille fortement pentue l'emmena en deux jours à l'endroit indiqué. Là, il eut beau suivre la ligne de partage des eaux sur un bon kilomètre, l'explication du phénomène ne lui vint pas ; alors, découragé, il se résolut à interroger la montagne :
« - Hum ! Hum ! Fit-il en affirmant la voix, je vous demande pardon madame la montagne…..
- Qui ose me réveiller pendant ma sieste ? Dit une énorme voix qui avait l'air de venir de partout et de nulle part à la fois.
- C'.. c'est moi , Jean Loup, le meunier, bredouilla l'infortuné missionnaire.
- Ne sais-tu pas que je me repose pendant la belle saison, des travaux que m'ont demandés l'hiver et surtout le printemps ? Qui t'a dit qu'on pouvait impunément interrompre mon somme ?
- C'est Eulalie, de Barjacas, elle …
- Eulalie de Barjacas ? Ah oui, la guérisseuse, qui vient pour la Saint Jean cueillir des simples sur mes flancs ! Et que me veut-elle cette Eulalie ?
- Elle demande, si par hasard, à la fonte des neiges, vous n'auriez pas un peu oublié de verser de l'eau dans les rivières du versant sud !
- Dis-moi tout de suite que je perds la tête tant que tu y es ! Se mit à gronder l'énorme voix.
- Non, non, ce n'est pas ce que je voulais dire, répondit l'homme effrayé, mais, vous savez, les rivières sont gourmandes, peut-être que celles du versant nord ont bu plus que les autres.
- Ce que tu dis est ma foi vrai, reprit la montagne calmée, mais je veille scrupuleusement à ce que le partage soit équitable : et cette année, je peux vérifier sur mes tablettes si tu le désires, les rivières ont toutes eu le même nombre de mètres cubes d'eau.
- Alors, d'où vient que mon moulin ne marche plus ?
- Tu devrais demander à la rivière ; c'est une résurgence, je crois bien ? Peut- être n'a-t-elle pas fait rejaillir toute l'eau qui lui avait été donnée ? Et la montagne ajouta en baillant : "VA aaaah ! Va donc voir la rivière, moi je ne peux rien pour toi aaaaaaaah ! »
Après s'être confondu en remerciements, Jean loup s'en redescendit vers la rivière.

La descente ne lui prit qu'un jour, et le lendemain soir il était près de cette dernière.
« Je vous demande pardon madame la rivière de venir ainsi vous déranger, mais est-ce que vous auriez la bonté de me dire si cela ne vous ennuie pas trop….. »
L'accueil un peu brutal de la montagne avait produit, chez cet homme d'ordinaire bougon, cette accumulation de formules de politesse.
« Tlllève de balivelllnes l'interrompit la Rivière d'une voix modulant de drôles d'r liquides, si tu en venais au fait .
- Eh bien voilà : c'est la montagne qui m'envoie pour vous demander si votre résurgence a bien eu droit à toute l'eau qu'elle-même vous avait donnée à la fonte des neiges.
- Evidemment que j'ai tout donné ! Que veux-tu que je fasse d'autre ? Pendant mon trajet souterrain je ne dispose que d'un espace assez réduit, c'est pourquoi c'est avec un grand soulagement que je me déverse dans la cascade de ma résurgence. Non, non, ton moulin a bien disposé de toute l'eau qu'il lui fallait pour actionner ses meules.
- Mais alors pourquoi ne marche-t-il pas ?
- Je ne sais pas ; le lui as-tu seulement demandé à lui ?
- Non, je n'y ai pas pensé.
- Eh bien tu sais ce qu'il te llleste à faillle, dit la rivière en reprenant son doux gazouillis. »
Force fut donc à Jean-Loup d'aller interroger le moulin. Plongé dans une torpeur d'autant plus épaisse que le silence qui régnait dans ses bâtiments était pesant, le moulin fit tout d'abord semblant de ne rien entendre, ce qui contraint le meunier à poser trois fois la même question :
« Moulin, peux-tu me dire pourquoi tu ne marches plus ? »
« Ce n'est pas moi. » fut la première réponse obtenue. Elle fut suivie de : « Laisse moi, j'ai sommeil. » et de " D'abord, je n'ai rien à dire » qui paraissait vouloir clore définitivement la discussion.
Autant le meunier avait du mal à comprendre la mentalité féminine, autant vit-il tout de suite que son moulin tentait de lui cacher quelque chose. Aussi se fit-il plus amical :
« Allez, mon beau moulin, tu peux bien me le confier à moi , ce qui te tracasse. Cela restera entre nous. Je suis ton ami, tu le sais… »
Il ne fallut pas moins d'une heure de câlineries verbales pour que le moulin avoue enfin les raisons qui l'avaient poussé à s'arrêter.
De fait, notre moulin était tout ce qu'il y a de plus dépressif : en effet, comme à ses moments perdus, il se piquait d'être un peu philosophe, s'interrogeant sur le pourquoi de la vie et de la destinée, il s'était aperçu avec horreur, que les femmes de Barjacas étaient de véritables moulins à paroles au débit beaucoup plus performant que le sien : cela lui avait donné un choc, et depuis il demeurait prostré, n'ayant plus aucun goût, ni pour la vie, ni encore moins pour le travail.
Jean-Loup eut beau lui assurer, de toutes les manières possibles, qu'il avait un débit incomparable, capable de moudre en un temps record la farine la plus blanche et la plus fine qui lui eût été donné de connaître, rien n'y fit ; il ne put obtenir de lui qu'un : « Qu'on me laisse mourir en paix » prononcé d'une voix défaillante !

Devant ce refus, le meunier s'en fut, la tête basse, rendre compte à Eulalie de l'échec de sa mission.
« - Eulalie, si tu savais, ce n'est la faute ni de la montagne, ni de la rivière ; c'est mon moulin qui ne veut plus marcher .
- Ton moulin, et pour quelle raison mon Dieu ?
- Il dit comme ça que les femmes d'ici parlent beaucoup plus vite qu'il ne moud.
- Mais il n'est pas un peu malade ton moulin ?
- Si, et tellement qu'il préfère mourir ! Qu'est ce que nous allons devenir, Eulalie ? Qu'est ce que nous allons devenir ? »
Touchée par la détresse du pauvre homme, la vieille femme, pour une fois, ne sut que dire.
Son silence, aussi curieux que cela puisse paraître, dura un bon moment après que le meunier se fût tu. Elle réfléchissait.
Depuis longtemps déjà, elle s'était rendu compte que le bavardage incessant des femmes de Barjacas faisait du tort au village : les commerçants ambulants, lassés de se faire prendre à partie par certaines matrones acariâtres, ne le comptaient plus dans leur tournée ; les filles y restaient célibataires : les jeunes gens du village préféraient rester vieux garçons plutôt que de vivre avec une épouse ayant toujours le dernier mot, ou bien alors, allaient se marier et vivre ailleurs ; quant aux jeunes des villages voisins, ils ne venaient même plus pour les fêtes. Le village peu à peu vieillissait. Et maintenant le moulin qui, vexé, ne voulait plus marcher ! Il était vraiment temps de faire quelque chose !
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© Michèle Puel Benoît 2000
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