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(...) C ertes, s'il avait eu un chien tel que son bon Capi, mais ce dernier l'avait quitté avant que la production ne commence et il n'avait plus les moyens de reformer un autre chien.
Car former un chien truffier n'est pas facile et revient cher : en effet, il faut l'élever au jus de truffes, afin de développer son odorat, puis enterrer dans les bois des tubercules pour qu'il arrive à les retrouver. Cela suppose donc que l'on ait en sa possession le fameux champignon ; or, il y avait belle lurette qu'il n'en avait plus vu la moindre pelure.
Bien entendu, il lui restait la ressource de la mouche verte, vous savez celle qui vole sur place, à raz de terre, au-dessus des truffières. Seulement, ses yeux n'étaient plus ce qu'ils avaient été et il avait bien du mal à repérer l'insecte.
Cependant, s'obstinait-il tous les jours, pendant la saison propice, à parcourir les bois à la recherche du précieux tubercule.

***

C'est pourquoi il se trouvait aujourd'hui tout près de la bauge dans laquelle Gonzague se prélassait.
« Sas que finiras ben per n' en trapar. (Tu finiras bien par en trouver !)
Comme tous ceux qui vivent seuls, il avait pris l'habitude de parler à haute voix avec lui-même :
« Quanhe malur quand mesme de pas se remembrar de re. Paure de tu, finiras en l'asil, veiras ço que te disi. » ( Quel malheur, quand même de perdre la mémoire. Pauvre de toi, tu finiras à l'hospice ; tu verras ce que je te dis !)
Les jérémiades du vieil homme tirèrent Gonzague de la douce somnolence dans laquelle il était plongé.
« Grompf, grompf » ; quel était l'intrus qui osait interrompre sa digestion ? Jetant un œil à travers le feuillage :
« Mais c'est le vieux Clovis ! » S'écria-t-il ; puis : « ça n'a pas l'air d'aller fort ! »
Gonzague, qui avait appris à se méfier des hommes, pensait qu'il n'avait rien à redouter de ce dernier : il le savait inoffensif, et s'amusait parfois à le suivre dans les bois, intrigué par ses soliloques et ses attitudes.
Jusqu'à ce jour, il n'avait pas compris pourquoi il fouillait toujours le sol, de son bâton, en maugréant. Mais voilà qu'il venait de comprendre : Il recherchait lui aussi le fameux tubercule , et comme il s'y prenait mal !
Si Gonzague était un épicurien convaincu, il n'en était pas moins un être de compassion, car, étant toujours heureux lui-même, il ne supportait pas de voir les autres malheureux, à tel point qu'il en oubliait même sa paresse pour leur venir en aide. Ce jour là, le désespoir de Clovis lui transperça le cœur.
Bien entendu notre généreux ami ignorait tout à fait que l'on pût faire du commerce avec les truffes et que ce commerce fût lucratif ; il croyait simplement le vieux Clovis gourmand, comme il l'était lui, de ces odorants tubercules et navré de ne pouvoir satisfaire ses envies.

***

« Bon, dit-il en s'extirpant de sa bauge, il ne sera pas dit que j'aurai laissé un autre fin gourmet dans la peine ! »
Et il s'avança à petits pas vers le vieil homme.
Ce dernier s 'était assis au pied de l'arbre, les genoux repliés dans les bras, la tête basse, fixant le sol entre ses pieds ; Gonzague put ainsi approcher au plus près sans se faire remarquer. Glissant alors son groin sous les bras de Clovis :
Grompf ? Fit-il avec sollicitude.
Le souffle chaud et humide de l'animal fit sursauter l'autre qui aussitôt chercha à se relever pour fuir. Mais le cochon, bien campé sur ses quatre pattes, empêchant toute retraite, se mit à pousser des petits grognements plaintifs tout en penchant la tête tantôt à gauche tantôt à droite d'un air interrogateur :
Alors Clovis, semblaient dire ses petits yeux brillants, qu'est-ce qui ne va pas ? On dirait que tu n'arrives pas à trouver ce que tu cherches ; est-ce que tu veux que je t'aide ? »
Puis, sans attendre de réponse, il fit volte face et de son pas tranquille se dirigea vers l'orée du bois.
Le pauvre homme n'en croyait pas ses yeux : qu'est ce que c'était que cette espèce d'animal, plus cochon que sanglier et qui semblait si peu sauvage ? D'ailleurs, l'animal s'étant retourné poussa deux grognements brefs qui paraissaient signifier :
« Et alors ? Tu viens ? »
Il arrive parfois, que, confronté à des mystères qui dépassent l'entendement, on se laisse porter par les évènements. C'est ce qui se produisit chez Clovis, et l'homme, quelque éberlué qu'il fût, n'en suivit pas moins l'animal.
Quand Gonzague eut atteint la lisière du bois, levant la tête, il huma l'air à pleines narines, puis aussitôt vira à droite et s'arrêta au pied d'un bosquet formé par trois petits chênes. Là, s'aidant du groin et des pieds il creusa la terre dénudée sur une profondeur de trente centimètres, puis poussant un grognement de triomphe se retourna vers Clovis.
Alors c'est bien ce que tu voulais ? Non ? » Lui fit-il comprendre.
Et l'homme qui s'était approché, découvrit, dans le sillon défoncé par le cochon, un chapelet de truffes d'inégale grosseur, mais dont la plus belle devait bien peser dans les deux cents grammes. Et comme il hésitait à les cueillir, de son boutoir, Gonzague, détachant les truffes de la racine des arbres les fit rouler vers lui, d'un geste qui voulait signifier :
« Prends-les, elles sont pour toi, moi je n'ai plus faim !
Et sans attendre de remerciements, notre animal s'en fut continuer dans sa bauge sa séance de méditation.

***

Clovis, quant à lui, était ému aux larmes : d'une part à cause de l'étonnante attitude de l'animal, d'autre part parce qu'il ne pouvait plus douter qu'il allait pouvoir tirer bénéfice de la peine prise dix ans auparavant.
En effet, lorsqu'il avait planté ses chênes truffiers, il avait pris grand soin de les mettre en terre dans un rayon de cent cinquante pas les uns des autres ; et maintenant qu'il en tenait un, il n'aurait aucun mal à retrouver les autres...

***

Ce fut ce qui se passa, et la récolte s'averra fructueuse, si bien qu'avec le revenu de la vente il put même envisager de faire les réparations qui s'imposaient sur le toit.
Et comme la production, d'années en années, ne cessait de croître, une salle de bains et ensuite le chauffage central vinrent apporter à la ferme tout le confort moderne !
Ainsi, put-il accueillir sans crainte ses petits enfants citadins, d'autant plus qu'il pouvait compter sur l'aide de sa voisine Léonie qui désormais s'occupait de son ménage.

***

En ce qui concerne Gonzague, sa coopération avec les hommes s'arrêta là. La joie du vieil homme lui avait permis de retrouver sa béate quiétude.
Il continua donc à mener sa vie de poète, d'épicurien, de gourmet et de sage.
Certes, il lui arriva encore de se délecter de truffes, les hivers pendant lesquels une faim tenace le forçait à parcourir les bois ; mais jamais il ne pilla les truffières, se contentant d'y prélever les deux ou trois tubercules qui suffiraient à ravir ses papilles et sustenter son estomac.
De fait, les longues heures méditatives auxquelles sa paresse l'inclinait, avaient fait de lui une sorte d'ascète se satisfaisant de peu. De plus, le vieux Clovis, sans doute se sentant redevable, oubliait toujours une ou deux truffes sur les racines.

***

Du temps passa....
Quand le vieil homme sentit qu'il était temps pour lui d'aller rejoindre son Alphonsine dans les jardins du Seigneur, il fit une dernière fois le tour des truffières accompagné, cette fois, de son petit-fils Alexandre - le sentant comme lui amoureux de la terre, il voulait lui donner le secret.
« Tu vois Chandrou, (avec cet enfant qui vivait à la ville il s'exprimait en français), le secret que je te parle, il faudra le dire à personne, même pas à ta fiancée. Car on doit toujours être seul à savoir. D'ailleurs, si jamais tu parlais, tu verrais que les truffières seraient vite foutues : on te ramasserait les truffes et tu serais bien couillonné ! Et aussi, parce que c'est la terre qui nous choisit pour nous le donner le secret, car elle sait comme on la respecte. Alors, il faut que tu promettes de jamais rien cueillir sans laisser la part de la terre. Car tu vois, c'est comme si on avait un bail de fermage avec elle, on lui doit toujours une part des récoltes. De nos jours ça s'oublie, et c'est pour ça que la terre se fatigue et produit moins. Plus tard, quand tu seras vieux tu diras le secret à celui que tu auras choisi et tu lui diras pour la terre. Promets-le.
- Oui Papet, je te le promets.
- Va Chandrou, tu es un bon petit. »
Puis il ajouta :
« Quant aux sangliers, écoute pas ceux qui disent qu'ils abîment tout ; ç'est pas vrai ; ils prennent que ce qui leur revient ; et puis, parfois, ils vous tirent d'affaire. J'en ai connu un, que je crois bien qu'il m'a sauvé la vie. Un jour, il y a quinze ans... »

Et c'est ainsi que Gonzague devint célèbre.


Clic clac mon conte es accavat !

Montpellier le 27 octobre 2000

 

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© Michèle Puel Benoît 2000