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(...) I ssu de croisements répétés, l'animal possédait les longs poils drus et la robe brune du sanglier, tout en ayant le groin rose et la queue en tire-bouchon du cochon.
De défenses, point, ce qui ne le gênait nullement, la nature l'ayant doté d'un heureux caractère placide.
Autant ses sœurs et frères de portée étaient-ils batailleurs et hargneux, se disputant pour la mamelle ou plus tard pour le moindre gland, autant était-il lui, calme et paisible se contentant de la mamelle délaissée et qui s'averrait être la plus garnie, ou du chêne mis à l'écart et qui cependant portait les plus beaux fruits.
A croire qu'il était né coiffé ou que les dieux s'étaient penchés sur sa bauge.
De fait, et aussi curieux que cela puisse paraître, Gonzague, dès qu'il ouvrit les yeux, se comporta comme un sage, un philosophe, ne demandant à dame Nature rien d'autre que ce qu'elle avait à lui offrir, vivant avec émerveillement l'instant présent comme s'il eût été le dernier ou le premier de sa terrestre vie.
Pourtant, seul marcassin à ne pas avoir de robe rayée ni de queue courte rectiligne, on aurait pu croire qu'il aurait été adulé ou alors rejeté par les siens ; eh bien non ! Sa mère le menait à la baguette tout comme ses autres petits, le bousculant peut être un peu plus, en raison de sa tendance à musarder de ci, de là, ce qu'une laie soucieuse de la sauvegarde de sa progéniture et sensible au qu'en dira-t-on ne pouvait permettre !

Car Gonzague avait un gros défaut : il était affublé d'une incommensurable paresse !
Pourquoi toujours courir, toujours trotter puisque à la fin de toute façon on s'arrête ! Pourquoi labourer, comme s'entêtaient à le faire ses congénères, le champ en son entier, alors qu'il n'est bordé de chênes que sur un côté !
En fait, les longues heures délicieuses qu'il passait vautré dans sa bauge, lui permettaient de réfléchir et de tirer profit des observations relevées au cours de promenades buissonnières.
En effet, dès que sa mère allégeait un tant soit peu sa surveillance, il s'échappait de la trace qu'en marcassin bien né il aurait dû suivre, pour s'en aller, le groin en l'air, d'un pas placide, à la découverte du monde.
Et le monde s'offrait à lui, tant il est vrai que pour peu qu'on soit disposé à les recevoir, dame Nature est prête à révéler ses secrets.

Ainsi, repérait-il l'éclair roux de l'écureuil dans le noisetier et savait-il alors qu'il était inutile d'en chercher les noisettes : elles auraient toutes été cueillies ou grignotées.
Mais il n'en prenait pas ombrage : l'important était qu'il ait entre aperçu la course agile du maraudeur dans les branchages.
Une autre fois, la poursuite d'un papillon coloré, l'amenait en plein milieu d'un roncier croulant sous les mûres, et il s'en remplissait gloutonnement le ventre. Puis il s'étalait au soleil dans les feuilles pour une béate digestion.
Parfois, contraint par sa mère d'exercer sa naturelle tâche de sanglier fouisseur, il remarquait une colonne de fourmis chargées de faines, ce qui l'amenait à la suivre jusqu'à la fourmilière dont il pillait sans vergogne le garde manger.
Car manger, chez la faune sauvage, est la préoccupation première, sans laquelle il n'est pas de survie. Aussi notre paresseux opportuniste ne se privait-il pas de faire bonne chère chaque fois qu'il en avait l'occasion.


Toutefois, s'il trouvait presque tout mangeable, il avait une nette préférence pour les champignons, dont il raffolait et qu'un flair aiguisé lui offrait sans qu'il ait besoin de trop chercher.
Certes, il tenait de sa mère la connaissance de quelques espèces comestibles, mais un odorat très développé, ajouté à un esprit curieux, doublé d'un tempérament d'esthète et de véritable gourmet, avait, au bout de quelques années, fait de lui le plus averti des mycologues.
S'il se hasardait quelques fois à terrain découvert, pour se régaler de pleurotes, qu'ici on appelle oreillettes, à cause de leurs chapeaux ourlés et de leur forme biscornue, ce n'était qu'au lever ou au coucher de soleil, lorsque la lumière rasante fait luire leurs têtes bistres veloutées.
Il préférait, et de loin, la promenade nonchalante dans les bois, quand l'automne les pare de ces tons cuivrés qui rendent lumineux même les jours les plus maussades.
Là, il était assuré de trouver de quoi ravir ses yeux ou son estomac. Car, dès qu'il pénétrait sous les frondaisons, son remarquable odorat décelait parmi les effluves musqués de l'humus, celui qui émanait d'un champignon. Il n'avait plus alors qu'à se diriger d'un pas tranquille vers l'endroit ainsi repéré.
Tantôt, il s'agissait d'une clairière où les russules étalaient leurs robes beiges, noires ou purpurines au grand ravissement de ses yeux; tantôt, le cèpe bleuissant sous la morsure, offrait à son palais la délicatesse et l'arôme de sa chair ferme ; tantôt, le tricholome pied bleu lui faisait l'heureuse surprise de pointer sa fluorescente silhouette un matin frisquet de décembre alors qu'il n'espérait plus de cueillette.
Bien sûr, cette science ne s 'était acquise non sans quelques expériences malheureuses : c'est ainsi que s'étant laissé séduire par la robe rutilante de la russule émétique, il avait voulu y goûter et puis avait passé tout un après midi à en recracher l 'amertume ; le chicotin l'avait également désagréablement surpris, quand au bolet Satan dont la magnificence l'avait ébloui, il avait suffi d'une seule bouchée pour qu'il attrape une mémorable colique !
Par bonheur pour lui, il n'existe pas dans nos bois d'Amanite phalloïde, et pour sa cousine la tue mouche il la trouvait tellement belle qu'il n'aurait jamais osé y toucher !
Bref, d'expériences malheureuses en expériences heureuses, il était devenu fin connaisseur, à tel point qu'il pensait que les bois n'avaient plus aucun secret pour lui !


Et pourtant !... Un matin de janvier blanc de givre, tenaillé par une faim qui lui faisait fouiller le tapis de feuilles sous les chênes à la recherche de glands oubliés, son odorat fut heureusement flatté par une senteur qu'il n'identifiait pas.
Le groin en l'air dans le vent il laissait palpiter ses narines, se demandant d'où ce fumet si chaud, si riche, si doux et âcre à la fois pouvait bien provenir.
Sa quête le mena à l 'orée du bois au pied d'un noisetier. Curieusement, aucun tapis de feuilles ne jonchait le sol, la terre y était nue et noire, comme brûlée.
L'odeur puissante paraissait s'exhaler du sol même.
Sans hésiter, Gonzague fouilla de son groin rose. En vain. Seul le parfum se fit de plus en plus violent. Il s'aida de ses sabots, regrettant, pour une fois, de ne pas avoir de défenses. Il dut creuser profond avant de découvrir un tubercule granuleux et noir au parfum capiteux. Il y goûta du bout des incisives et de la langue :
Quel arôme ! Quelle finesse ! Jamais il n'avait rien mangé de meilleur ! Faisant fi de toute prudence, il avala en deux bouchées le tubercule, puis oubliant sa paresse congénitale se rua comme un forcené sur les autres racines de l'arbre susceptibles de lui offrir pareil délice. Son acharnement fut récompensé : l'arbre lui fit offrande de deux autres de ses joyaux.
Il s'en fut alors, en hédoniste repus, se vautrer dans sa bauge avec extase.

Or, du temps que Gonzague faisait son apprentissage initiatique, au Mas du roc Traoucat, le vieux Clovis se désespérait.
Il ne restait plus que lui à la ferme, tous les autres étaient partis.
Ses enfants avaient trouvé du travail dans le Nord, et il ne les voyait pour ainsi dire plus ; son Alphonsine s'en était allée rejoindre le Seigneur cela ferait bientôt quatre ans ; le troupelier qui louait les herbages pour ses bêtes avait dû vendre son troupeau pour cause de retraite, et personne ne l'avait remplacé.
Quant à lui, ses forces le quittant peu à peu, il ne cultivait plus qu'un jardinet au fond duquel il conservait encore les trois poules qu'avait fait venir sa femme, et dont il refusait de se séparer, quoiqu'elles ne pondissent plus guère !
Il vivait donc chichement, ne touchant qu'une toute petite pension.


Pourtant, on ne pouvait pas dire qu'il ait manqué de prévoyance : dix ans auparavant, alors qu'il était encore bien gaillard, il avait planté, en prévision de ses vieux jours, des chênes truffiers.
En effet, s'était-il dit, lorsqu'ils produiront, je serai un vieil homme bien content du revenu que m'apportera la vente de leurs truffes .
Et pour éviter toute mauvaise surprise - le diamant noir est très convoité voyez-vous - il avait disséminé les arbres un peu partout dans les bois et n'avait rien dit à personne.
Seulement voilà, était-ce parce qu'en vieillissant il avait perdu la mémoire, ou bien, comme cela arrive parfois que le mycélium truffier avait migré, mais il n'arrivait plus à retrouver les arbres porteurs et encore moins leurs truffes.

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1ère partie

 
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© Michèle Puel Benoît 2000