Le pays d'en haut :
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(..) L' oncle Emmanuel répondit alors qu'il y avait bien longtemps, sur le Causse, on racontait qu'apparaissait aux voyageurs égarés dans le brouillard, une Dame toute vêtue de blanc et qui, selon que l'on était honnête homme ou méchante personne vous secourait en vous mettant sur le bon chemin ou vous guidait vers les hautes falaises qui surplombent la Vis du haut desquelles vous tombiez et vous fracassiez.
Cela n'était bien sûr qu'une légende, car lui-même n'avait jamais connu personne que la Dame Blanche eût secouru. On disait aussi qu'il n'y avait guère que les enfants qui puissent être assez purs pour faire sa rencontre ; les grandes personnes ne la voyaient jamais ou n'étaient plus là pour le dire. Aussi, dès que par malheur il arrivait que quelqu'un s'égare et tombe de la falaise il y avait toujours des méchantes langues pour dire :
« - Aquel valia pas grand causa que la Dama Blanca l'a pas secorrut ! » ( celui-là ne valait pas grand-chose pour que la Dame Blanche ne l'ait pas secouru ! )
Seulement, les enfants, on ne les croyait jamais ! Lorsque le brouillard se déchire, il peut créer pour une imagination fertile tellement de formes à l'apparence humaine !
« Peut être bien que ce que j'ai vu dans le houx n'était pas la Dame ! expliqua Marinette. Par contre, le monstre aux yeux jaunes était bien là, lui ! »
L'oncle Emmanuel se mit à rire :
« - Co qu'as vist mon efan, es pas que la miaula ambe sos uélhs escarcalhats ! Risquava pas d'estre mangeada ! ( Ce que tu as vu mon enfant n'était que le Grand Duc et ses yeux immenses ! Il ne risquait pas de te manger ! )
- Et la lanterne et le pipeau ? »
L'explication de l'oncle, comme quoi la lanterne avait pu tomber de la terrasse et qu'on verrait bien demain quand il ferait jour, ne satisfit pas la fillette ; pour le pipeau, il assura que ce devait être celui de Jeanou : le son, par temps de brouillard, se perçoit souvent de curieuse façon !
Effectivement quand le père et Jeanou furent revenus, ce dernier confirma qu'il avait bien joué de l'instrument, mais qu'il était resté sur le chemin de la Cave. Le père quant à lui, gronda Marinette de s'être attardée, et la menaça de punition si elle recommençait ; la peur qu'elle avait dû ressentir suffirait pour cette fois. Il ajouta ensuite que sous son toit, il ne voulait pas entendre parler de fées, de Dames et d'esprits qui peuplaient soi-disant les nuits du Causse : ce n'étaient que des contes de bonne femme propres à effrayer les enfants. Il était temps de manger la soupe et le chapitre était clos.
Il s'assit donc au bout de la table, puis ouvrit son couteau avec lequel il coupa pour chacun une large tranche de pain.
Le repas fut silencieux.
Il n'y eut pas de veillée prés de l'âtre : il était tard et demain il fallait s'occuper du bois.

Marinette mit du temps à s'endormir : elle avait beau penser que le brouillard l'avait trompée, elle n'arrivait pas à s'enlever de la tête la vision de la main diaphane et du geste gracieux pour dégager l'écharpe de mousseline.
Et si tout le monde se trompait ? Et si c'était bien la Dame Blanche qui l'avait secourue ? Après tout elle était encore une enfant, et savait au fond d'elle-même que l'apparition ne lui voulait pas de mal. Bercée par ces pensées réconfortantes elle sombra dans le sommeil.

Comme cela arrive souvent en automne, le lendemain s'ouvrit sur une journée radieuse que tous s'apprêtèrent à mettre à profit.
Au matin, Jeanou et le père avaient eu une altercation quand on avait retrouvé au bas de l'escalier la lampe tempête brisée : Jeanou affirmant qu'il l'avait mise à sa place dans l'étable, le père l'accusant de l'avoir laissée sur le muret de la terrasse d'où le vent qui s'était levé en fin de nuit l'avait fait tomber.
Et la fillette perplexe s'était demandée où avait pu disparaître la lanterne qui l'avait secourue.
Marinette, outre le transport quotidien du lait, avait en charge la garde du troupeau sur les pâtures tant que le temps le permettait. Ce jour là, comme les jours précédents, elle devait mener les bêtes sur les terres en lisière des bois
Lorsque l'on mène paître les brebis après les récoltes, la tâche est beaucoup plus facile, surtout si l'on a comme auxiliaire une chienne aussi douée que Pastroune qui a l'œil partout et ne permet jamais à une seule bête, fut-elle très maligne, de s'éloigner du troupeau.
Aussi la fillette pouvait-elle à loisir réfléchir aux événements nocturnes en repassant dans sa tête les moindres détails.
Autant partageait-elle l'opinion de l'oncle Emmanuel à propos du grand duc qui l'aurait effrayée, autant n'était-elle qu'à demi convaincue par les explications données sur la lanterne et le pipeau.
Quant à la Dame Blanche…elle ne savait plus que penser. Pourtant, il fallait qu'elle sache et puisqu'elle se trouvait non loin du grand houx, elle décida de retourner auprès de l'arbre.

La nature portait encore ses parures d'automne ce qui rendait les bois touffus et colorés, mais également mystérieux. Quoiqu'ils fussent protégés des grandes bourrasques de vent, ils étaient néanmoins remplis de mille bruits : le crissement des feuilles mortes sous les pas, le frétillement des ramures des chênes blancs qui, s'entrechoquant, faisaient crépiter leurs feuilles desséchées, le cri aigu et bref d'un oiseau dérangé et parfois même, lui sembla-t-il, le "frrout" du lièvre quittant le gîte. Tout lui était cependant familier et ce fut sans ressentir trop de crainte qu'elle arriva au pied du grand houx. L'arbre dressait ses longs rameaux flexibles et la lumière qui baignait la clairière rendait encore plus luisantes ses feuilles vernissées. Il lui sembla toutefois qu'une de ses branches touchait le sol comme si elle avait eu à supporter un poids qui l'aurait fait se courber. Marinette s'approcha pour se rendre compte, et ce faisant, son regard fut attiré par un reflet soyeux. Là, pris dans une branche plus élevée, elle vit trois fils blancs que le souffle du vent agitait. Ils étaient longs, fins, de couleur nacrée, et voletaient au-dessus d'elle retenus par les dents piquantes d'une feuille. Elle fit un geste pour les saisir, mais son bras était trop court ; elle eut beau se hausser sur la pointe des pieds elle n'obtint pas la taille suffisante pour les atteindre. Elle se mit alors à sauter sur place, effectuant des sauts de plus en plus hauts. Mais à chaque fois qu'elle croyait saisir les fils, un souffle d'air les rejetait hors de portée de ses doigts. S'accroupissant sur ses talons afin d'utiliser toute la détente de ses muscles elle fit une dernière tentative qui fut couronnée de succès mais qui l'envoya rouler dans les buis. Sa déconfiture la fit rire ; or, il lui sembla qu'un rire en écho répondait au sien ; elle se tut, attentive, prête à s'enfuir à la moindre alerte: seul, le crépitement des chênes continuait son bruissement automnal. Elle avait encore rêvé ; peu importait, car elle tenait dans sa main trois longs fils ténus de la plus fine des soies blanches qu'il lui eût été donné de contempler ! De quelle étoffe pouvaient-ils provenir si ce n'était…Non, cela se ne pouvait pas : l'oncle qui était si instruit l'avait affirmé. Pourtant…
Marinette ne se lassait pas de faire jouer les fils sur ses doigts. Tantôt elle soufflait dessus afin que la lumière révèle leur nuance chatoyante, tantôt elle les enroulait sur son index pour qu'ils bouclent, tantôt elle les frottait sur sa joue et s'amusait de leur douce caresse.
Le temps passait…. Et la lumière à travers le feuillage se faisait moins vive… Soudain la fillette réalisa qu'il pouvait être tard et qu'elle ne voulait pas se retrouver à la nuit dans les bois. Enfermant alors dans sa poche ses précieux fils elle prit appui sur les mains pour se relever. Le soleil couchant qui pénétrait les bois d'une lumière rasante se réfléchit un instant au sommet du grand houx forçant la fillette à lever la tête. Là haut, tout là haut, se tenait une Dame toute de blanc vêtue et drapée de mousseline. Dans sa main gauche elle tenait une lanterne, de la main droite elle esquissa un geste, l'index placé devant ses lèvres qui souriaient : chuttt ! Puis elle disparut, pfuit… laissant l'enfant trop médusée pour réagir tandis que se faisaient entendre les notes allègres d'un pipeau !
L'aboiement rageur de Pastroune la rappela à l'ordre : d'un bond elle fut sur pied, et s'empressa, sans même jeter un regard en arrière, de quitter le couvert des arbres.
Il était temps. Déjà les ombres s'allongeaient, et Pastroune, sentant venir la nuit, rassemblait le troupeau.

Tout en suivant les bêtes pressées d'aller boire à la grande lavogne, Marinette qui s'était reprise songeait : devait-elle faire part de ses découvertes ? Qui la croirait ? Devait-elle garder le silence comme le lui intimait la Dame ? Elle se sentait en possession de secrets qui dépassaient sa propre personne et ne voulait pas qu'une fois encore l'explication d'oncle Emmanuel vienne ravir sa part de rêve.
De plus, elle redoutait les moqueries de ses frères. Quant à la réaction de son père, elle préférait ne pas l'imaginer !
Ainsi, c'était décidé, elle ne dirait rien.
Elle siffla donc Pastroune et d'un cœur allégé se consacra à la rentrée du troupeau !

Marinette grandit et mourut avec son secret.
Le Causse à l'ère de l'automobile et du tourisme de masse a perdu de son mystère.
D'ailleurs ses habitants des saisons d'été en vantent le caractère plaisant et avenant.
Il n'est plus jamais question de la Dame blanche. De fait, peu de gens en connaissent encore la légende.
Pourtant, s'il vous arrive un soir brumeux d'automne de vous promener sur ces terres aux reliefs ruiniformes ou dans ces bois pour toujours livrés à l'exubérante nature, et qu'un brouillard obscurcisse et limite votre champ de vision jusqu'à vous laisser seul en tête-à-tête avec vous-même, demandez-vous donc, en admettant que la Dame Blanche ait existé, de quel groupe de voyageurs égarés vous auriez fait partie.


Montpellier le 25 janvier 2000

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© Michèle Puel Benoît 200000
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