Le pays d'en haut :
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C'était l'endroit même qu'elle redoutait : le Cagnas , avec son lacis de sentiers tortueux, ses murets, ses éboulis, ses taillis touffus encombrés de ronces et de salsepareilles ! Lieu maléfique où ses frères aimaient à la perdre l'été et qu'ils nommaient Le LABYRINTHE !

Car une fois qu'on y avait pénétré, les parcelles chichement cultivées et les chemins bordés de noisetiers se ressemblaient tellement qu'il n'y avait guère que le Jeanou pour s'y reconnaître et en trouver facilement la sortie !
De plus on le disait habité de sangliers féroces ainsi que de ces fées perfides qui prennent plaisir à tourmenter les humains.
Elle s'était arrêtée, les sens en alerte, car la nuit, qui peu à peu gagnait et qui, il y avait à peine quelques minutes était semblable à toutes celles qu'un mois de novembre humide et doux embrume, lui paraissait maintenant habitée de présences furtives suffisamment audibles pour sentir croître en elle les doigts griffus de la peur ! Autour d'elle tout n'était que murmure et craquement comme si les buis masqués par une brume complice avaient donné asile à toutes sortes de créatures qui n'attendaient que le moment propice pour se jeter sur elle. Elle croyait deviner dans ce silence ouaté, leurs ricanements silencieux, sentir leurs mains frôler ses vêtements, ses cheveux, tandis que, plus lointains, d'autres encore gémissaient et frémissaient dans leur impatience de la saisir à leur tour. De plus, le brouillard, qui par instant se déchirait en s'accrochant aux arbustes, donnait une apparence de corps, à ces êtres fantomatiques dont elle sentait peser sur elle le regard vide qui la pétrifiait. Paralysée, elle n'osait un geste, un cri, un soupir.
Soudain, sur sa droite, un souffle tiède sur sa joue la fit bondir en arrière, puis quelque chose prés d'elle renâcla, chuinta, cracha. Là, en face, deux yeux jaunes et immenses la regardaient ; à six pieds au-dessus du sol, ils oscillaient de gauche à droite, de haut en bas sans cesser de fixer leur proie.
Fuir, il fallait fuir avant que tous les démons de la nuit ne s'éveillent !
Tâtonnant derrière elle le muret contre lequel elle s'appuyait, Marinette se saisit d'une pierre qu'elle lança du plus fort qu'elle put avant de s'enfuir à toutes jambes en sens inverse, sans se soucier des branches qui agrippaient ses cheveux comme autant de mains crochues. Quand enfin elle s'arrêta à bout de souffle, hormis son cœur battant la chamade, nul autre bruit n'était plus perceptible. Elle était sauvée !

Sauvée… mais perdue, comme venait de le lui confirmer le regard jeté autour d'elle. Elle ne reconnaissait rien dans cet univers de brume grisâtre. Découragée, elle se laissa glisser sur le sol.
Elle ne retrouverait plus le chemin, elle allait errer sans fin dans le labyrinthe sans que personne ne songe à l'y aller chercher !
Déjà les larmes lui venaient aux yeux, quand elle crut distinguer comme une lumière, certes pâlotte et tremblotante mais suffisante pour lui redonner espoir.
On venait à son secours. Elle cria : « Ohé ! Je suis là ! »
Mais la lueur lui parut s'éloigner : on ne l'avait pas entendue ; le brouillard sans doute ; ne pas perdre cette lumière des yeux et se mettre en route!
Curieusement la peur l'avait fuie, effacée devant la volonté de rattraper cette lueur providentielle.
Ils étaient là, tout prés, le père, le Jeanou, elle n'avait plus rien à redouter des bêtes féroces, se disait-elle en accourant vers eux ; quelle sotte elle avait été de croire aux démons ! Comme on rirait d'elle si elle en parlait ! Mais elle ne dirait rien : elle s'était égarée à cause du brouillard, voilà tout !
La lumière qu'un halo jaune entourait, s'était arrêtée au milieu d'une petite clairière que la brume se retirant avait dégagée.
Il n'y avait personne ; seul se faisait entendre le feulement de la flamme prisonnière de la lanterne suspendue dans le grand houx.
« Où êtes-vous ? » Le silence qui lui répondit lui parut étrange, comme s'il laissait pressentir qu'un événement insolite allait se produire.
La lanterne se mit à luire plus brillamment jusqu'en devenir éblouissante, puis peu à peu la lumière s'atténua, et elle crut entrevoir au milieu des branches du grand houx, comme une forme blanche pareille à une silhouette de brouillard ouaté, évanescente et drapée d'une écharpe de mousseline que les feuilles piquantes de l'arbre auraient retenue. Surprise, la fillette se figea, le bras tendu dans son désir de s'emparer de la lanterne, car de la silhouette avait surgi une main diaphane qui d'un geste gracieux tentait de dégager du feuillage ses voiles agrippés. Un bruit de satin qu'on déchire, et le fantôme de brume s'évanouit sans que les branches du houx aient esquissé le moindre frémissement.
A nouveau, Marinette sentit l'horrible peur lui griffer le ventre quoique au plus profond d'elle-même germât le sentiment qu'elle n'avait rien à redouter de cette apparition.

Elle allait cependant se remettre à courir quand, derrière elle, s'élevèrent les premières notes du chant d'un pipeau : elle reconnut à l'instant la complainte que jouait toujours son frère. Bien sûr, Jeanou était là qui se cachait ; c'était lui qui avait placé en évidence la lanterne dans le grand houx ; car elle avait bien reconnu l'arbre : il était le seul de son espèce dans les bois, et sa mère et elle venaient chaque année pour Noël en cueillir le feuillage décoratif. La forme dans l'arbre, n'était qu'une illusion, une tromperie du brouillard : maintenant qu'elle savait où elle se trouvait et qu'elle possédait une lanterne pour s'éclairer, elle était sûre de retrouver le chemin, d'autant que son frère dans l'obscurité la guidait du chant moqueur du pipeau.
Bientôt, en effet, elle sentit à l'air plus vif sur sa joue qu'elle était sortie des bois, puis elle reconnut sous son pied les roches du chemin que les charrois d'attelages pesants avaient, au cours des temps, creusées d'ornières ; très vite elle fut au roc Traoucat, la grande lavogne se trouva alors sur sa droite puis vinrent la croix, le chemin bas, la cour bordée de la bergerie où les brebis agitaient leurs clochettes, enfin les escaliers de pierre, la terrasse et la salle commune.

« - Où étais-tu donc passée ? S'écria sa mère d'une voix courroucée ; le père et le Jeanou sont allés te chercher à la Cave.
- Je me suis perdue dans le brouillard, répondit l'enfant, puis elle ajouta très vite, mais Jeanou n'était pas avec le père, c'est lui qui m'a aidée en me laissant une lanterne et guidée avec son pipeau dans les bois. »
Alors la mère expliqua à Marinette que Jeanou n'était jamais allé dans les bois et qu'il n'y aurait jamais abandonné une lanterne, et d'ailleurs où était-elle cette lanterne ? La fillette répliqua qu'elle l'avait laissée dehors sur le muret de la terrasse.

Mais dehors il n'y avait rien.
« - Je l'avais pourtant posée là sur le rebord ! une lampe tempête et qui éclairait drôlement bien ! S'exclama Marinette.
- Tu dis n'importe quoi ma pauvre fille : il n'y a jamais eu qu'une seule lampe tempête à la maison, et ton père l'a prise pour aller te chercher ! » Répliqua vertement la mère.
Devant l'air effaré de sa nièce l'oncle Emmanuel, le vieux félibre que tout le monde respectait, attirant la fillette prés de la grande cheminée dit doucement dans cette belle langue qu'il savait si bien servir :
« Diga me pichota de que t'es arribat, diga me ço qu'as vist aval dins lo Cagnas, diga me, diga me s'o » (Dis-moi , petite ce qui t'est arrivé, dis-moi ce que tu as vu là-bas dans le Cagnas, dis-moi, dis le moi).
Alors dans un récit entrecoupé de sanglots Marinette raconta tout : son départ tardif de la Cave, le brouillard qui l'avait égarée dans les bois, l'être effrayant aux yeux jaunes qui avait voulu la dévorer, la silhouette féminine dans le grand houx, le chant du pipeau, la lanterne. …
« - Sainte mère de Dieu et maintenant elle dit qu'elle a rencontré La Dame ! S'écria sa mère en se signant et en baissant le ton pour prononcer les derniers mots.
- La Dame ? Quelle Dame ? Interrogea Marinette. »

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© Michèle Puel Benoît 200000
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