Le pays d'en haut :
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M arinette marchait d'un bon pas en quittant l'enclos des grands cèdres qui protégeaient "la Cave" de leurs longues branches pentues. Elle était venue comme tous les soirs apporter le produit de la traite du troupeau de son père à la Jeanne, car nulle mieux qu'elle ne savait saler et affiner les fromages de brebis. D'ailleurs, sa ferme avait été construite au-dessus même d'un aven autour duquel descendaient en spirale des galeries de bois garnies de claies jonchées de paille et sur lesquelles mûrissaient les meilleurs pérails du Causse.

La Jeanne était très bavarde, et, parce qu'elle voyait passer chez elle tous les éleveurs de la commune, avait toujours des dizaines de nouvelles à propager, ce qu'elle ne se privait pas de faire non sans un certain talent de conteuse.
Marinette s'était donc attardée plus qu'il n'aurait fallu, et outre le fait qu'elle craignait les remontrances de son père - une fille ne doit jamais être dehors à la nuit - elle redoutait encore plus ces êtres dont étaient peuplées les histoires que lui contait sa grand-mère et qui erraient, disait-elle, sur leCausse, nocturnes et effrayants.

Elle n'était certes plus une enfant : à treize ans, on ne croit plus aux sornettes, surtout
lorsqu'on s'est vu confier le charroi quotidien du bidon de lait de dix litres, et qu'on le porte fièrement à l'aide de sangles sur son dos !
Cependant, le brouillard qui s'était formé au coucher du soleil rendrait plus difficile le retour ! Aussi pour se donner du courage sur ce chemin qu'elle connaissait parfaitement pour le pratiquer tous les jours, s'était-elle mis à chanter :
« Cinq sou costeron, cinq sou costeron, cinq sou costeron mos esclops…. » (cinq sous ont coûté mes sabots …)
Elle avait beau essayer, le cœur n'y était pas, d'autant que le soir, dans le brouillard, tous les sons sont étouffés, et que sa voix, au lieu de se disperser lui revenait dans les oreilles comme si une autre elle-même chantait à deux pas dans ce gris laiteux.
La chanson mourut sur ses lèvres.
Pourtant, se disait-elle, elle n'avait aucune raison d'avoir peur : le chemin qui menait de la Cave à chez elle était enchâssé dans de grands murs bordés de buis qu'elle n'avait qu'à suivre.
Elle avança donc d'un pas raffermi.

Les buis garnis d'ouate blanche comme celle qu'on mettait à Noël autour de la Crèche dans l'église, la confortèrent quelque temps, puis, la brume se fit plus dense et bientôt il lui sembla qu'elle naviguait dans une masse cotonneuse qui dissimulait tout.
Il lui parut à un moment qu'elle prenait sur la gauche, mais rassurée un temps par la roche sous ses doigts, elle continua jusqu'à ce qu'une trouée de brume effilochée lui fasse découvrir avec stupeur qu'elle se trouvait en plein milieu des bois ! ...

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© Michèle Puel Benoît 2000

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