Le pays d'en haut :
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(...)U n jour ce fut le jardin, dont il parcourut minutieusement toutes les allées : ici les salades craquantes, là, les haricots verts nains, plus loin la forêt de plans de tomates, le tapis de persil frisé, les oignons blancs et dodus : il notait tout, désireux de ne rien omettre ; il est vrai que sa motivation était double, car il savait le jardin regorgeant de ces larves et insectes dont il faisait ses délices et qu'il prenait aussi le temps de croquer.

Un autre jour il entra par mégarde dans le poulailler.
Il y eut la peur de sa vie : à peine avait-il pénétré au travers d'une maille du grillage, qu'il vit se précipiter vers lui tout un escadron de volatiles vociférant, l'œil luisant de convoitise, la tête et le bec en avant, décidés à ne faire qu'une bouchée de l'intrus ; il n'eut que le temps de faire marche arrière, évitant de justesse le bec vorace dont la maille élargie avait permis le passage. Le soir, il emprunta au style épique pour narrer à Jules son combat acharné et victorieux contre les belliqueux pensionnaires du poulailler.
Vers la fin de l'été il s'enhardit jusqu'à s'en aller de l'autre côté de la route rendre visite à la bergerie. Elle était pour l'heure presque vide, le troupeau étant dehors à pâturer, mais il eut la surprise d'y découvrir un agneau nouvellement né, qui, pas effrayé pour deux sous, vint le renifler de ses naseaux humides et chauds, lui procurant un frisson de plaisir. Or, notre jeune batracien ne pouvant répondre à l'invite d'aller sauter et gambader avec lui, ce dernier lui tourna le dos pour aller de sa démarche bondissante gagner le fond de la bergerie tout en frétillant de la queue !
Cette rencontre le laissa heureux et déçu à la fois, car si la Nature ne l'avait doté de pattes inadaptées au saut, il sentait bien qu'il aurait pu avoir là, un nouvel ami.
L'été et l'automne s'achevèrent sans que le jeune crapaud n'aille chaque nuit faire à son ami poisson le compte rendu fidèle de ses multiples découvertes.
Bientôt, les nuits fraîchirent au point de vêtir la campagne au petit matin de ses dentelles de cristal. Notre jeune ami comprit alors qu'il lui fallait hiberner. Ne voulant toutefois pas être trop éloigné de son ami Jules, il choisit de se terrer dans une anfractuosité du mur de soutènement de la mare.

Ainsi passèrent trois années.
La belle saison voyait Casimir ( c'est ainsi que Jules avait décidé d'appeler son ami ) partir vers de nouvelles découvertes dont il faisait le soir le compte rendu fidèle.
Fidèle ne serait pas tout à fait le terme exact, car, avec le temps, notre aventurier avait pris goût au reportage dont il enjolivait le récit, selon son humeur, avec un réel talent de conteur méridional.
Trois rapaces, disait-il, l'avaient attaqué et il les avait vaincus ; il avait failli périr dix fois ; il s'était régalé d'un lombric qui faisait bien deux mètres ; toutes vantardises qui ne portent pas à conséquence chez les gens du midi habitués à ce que l'on exagère (l'auditeur divisant autant de fois que le conteur, lui, multiplie)
.
Jules, en vieil habitué, savait faire la part des choses, et puis ce n'était pas tellement que le monde fût tel que le lui racontait Casimir qui importait, mais l'art qu'il avait de le mettre en scène, faisant succéder les évocations poétiques, aux anecdotes comiques, et aux épisodes dramatiques à vous faire frémir jusqu'à la fin du suspense !
Bref, nos deux compères avaient établi une relation qui de jour en jour affirmait leur amitié.

Or, le quatrième printemps bouleversa quelque peu cette vie bien réglée.
Lorsque Casimir sortit de sa longue hibernation, il se sentit tout drôle ; il mit cela sur le compte de l'hiver, qui avait été très rude, et l'avait donc fait dormir et jeûner trop longtemps. Mais même après qu'il eût apaisé sa faim, il ne put se défaire de cet état de langueur et de mélancolie dont il se sentait imprégné. Bien sûr, il reprit pour Jules sa série de reportages, mais le cœur n'y était pas, et il constata qu'il avait du mal à s'éloigner de la mare. Jules, auquel le malaise de son ami n'avait pas échappé, aborda un jour de mars la question.
« - Ca n'a pas l'air d'aller très fort n'est-ce pas mon petit Casimir ?
- Non pas très. Je n'arrive plus à me concentrer sur un travail qui pourtant me passionnait hier ; je me sens à nouveau attiré par le Coustalou sans avoir toutefois le désir de m'y jeter dedans. Je n'y comprends rien.
- Oh ! Tu ne vas pas être long à comprendre ! Répondit le poisson d'un air entendu. Si mes calculs sont exacts il ne te reste que trois jours avant d'être fixé !
- Pourquoi trois jours ? Que veux-tu dire ?
- Je veux dire que dans trois jours ce sera la pleine lune.
- Oui ? Et alors ?
- Alors ? Il se pourrait bien que cela ne te laisse pas indifférent.
- Qu'a-t-elle à voir la lune là dedans ?
- La lune ? Mais c'est elle qui t'attire irrésistiblement vers le Coustalou ! Tu n'as pas remarqué que depuis quelques jours tu n'es plus tout seul auprès de la mare.
- C'est vrai ; j'y ai aussi vu certains de mes frères d'éclosion. Mais tu dois savoir que je n'ai pas de bonnes relations avec eux, et que, s'ils me laissent maintenant en paix, ils m'ignorent toujours autant et que je le leur rends bien.
- Tes frères oui ! Mais tes sœurs ?
- Mes sœurs, mes sœurs répondit le crapaud gêné, elles ne m'intéressent pas, et cela vaut mieux.
- Tu le crois vraiment dis-moi ?
- Bien sûr que oui ! Ton amitié ne m'a pas fait oublier ma laideur, tu sais ! Parfois, lorsque j'y pense…
- Ta laideur, ta laideur, la vraie laideur, c'est celle de l'âme. Or, la tienne est belle ! Sinon tu n'aurais pas pu me faire voir le monde comme tes récits y ont réussi !
- Tu dis ça parce que tu m'aimes bien, mais tu es bien le seul ! Et il poussa un grand soupir. »

« - Hum ! Hum ! Pardonnez-moi de prendre part à la conversation sans y avoir été invitée, mais ne seriez-vous pas Casimir, le grand reporter de la Gazette du Coustalou ? Interrogea une douce voix mélodieuse.
- Oui, c'e… c'est moi, répondit Casimir abasourdi en se retournant pour faire face à une jeune femelle crapaud toute rougissante.
- Je suis ravie de faire votre connaissance ! Continua la voix, on ne parle plus ici que de vous et de vos reportages ! Il paraît même que vous battez tous les records d'écoute !
- Vous devez faire erreur ; je n'ai jamais fait que des comptes rendus privés à mon seul ami Jules que voici. Répondit le crapaud en désignant le poisson rouge dans la mare.
- En êtes -vous bien sûr ? Ce n'est pas du tout ce qu'il se dit ça et là dans la société crapaud : il y est de bon ton d'avoir suivi au moins une de vos conférences. Tenez, moi qui vous parle, j'ai adoré celle du jeune agneau et j'ai frémi à celle du poulailler.
- De quoi parle-t-elle ? Jules, je ne comprends pas. Et Casimir de se retourner l'air interrogateur vers son ami.
- Je crois que je te dois une explication dit le poisson ; eh bien voilà : ...»

Et Jules raconta ce qui était arrivé à l'insu du jeune crapaud.
Un soir que Casimir relatait avec son enthousiasme habituel, les évènements du jour à son ami, ce dernier s'aperçut qu'un crapaud d'un âge respectable était resté à l'écouter, tout le temps du récit, caché dans le grand buis qui surplombait la mare. Le lendemain il y était à nouveau ainsi que le surlendemain et puis également les jours suivants. Au bout d'une semaine ils étaient deux, puis trois, puis quatre, chaque jour le nombre d'auditeurs subjugués et silencieux augmentait.
Jules se demanda un temps s'il devait prévenir Casimir, mais, soit qu'il craignît que le conteur ne perde de son naturel, soit qu'il pensât que c'était là la meilleure façon qu'il se fasse accepter de ses congénères, il ne dit rien. Bien au contraire. Quand la gazette ne lui paraissait pas assez étoffée par manque d'évènements importants, il demandait à Casimir de raconter à nouveau quelques-unes de ses meilleures aventures, certain de régaler un auditoire de jour en jour grossi et acquis au conteur. Bientôt, les animaux à vie nocturne que comptait le hameau, grands ducs, mulots, lérots et lapins de garenne, prirent l'habitude de venir, comme par hasard, à l'heure de la gazette, s'abreuver au Coustalou, veillant à ne point déranger le conteur, sans toutefois perdre une miette de ce qu'il disait.
« - Il ne faut pas m'en vouloir, conclut Jules, cela s'est fait si naturellement et si vite ! Et tu paraissais si heureux !
- Pardonnez-lui, pardonnez-nous ; ajouta la demoiselle crapaud en baissant les paupières sur deux grands yeux d'ambre jaune, pour n'en laisser fuser qu'un chaud rayon énamouré.
- Pardonnez-lui, pardonnez-nous reprirent en chœur des centaines de voix. »
Le jeune crapaud n'en croyait pas ses yeux, toute la gent crapaud se trouvait là autour de la mare et leurs yeux d'or qui le suppliaient, semblaient béats d'admiration !
Alors, au moment même où une lune encore imparfaitement ronde commençait à éclairer de ses rayons le Coustalou, Casimir, ivre de bonheur, se juchant sur la roche la plus élevée, reprit à voix plus haute, afin que tous entendent, le compte rendu de la gazette du jour.
Sa voix portait loin, claire et triomphante, assurée de l'affection et de la reconnaissance des siens.
Il parait qu'il fut ce soir là particulièrement brillant ; et quand il se tut, les coassements qui suivirent dépassèrent en intensité et en durée tous ceux qu'on avait connus précédemment !

Deux jours après, la lune pleine, à son apogée embrasait la mare tout entière, y attirant en foule les batraciens fous d'amour…

On dit que Casimir n'y fut pas le dernier, et qu'il eut les faveurs de beaucoup de belles, comme le prouvèrent les nombreuses naissances de têtards de couleur jaune-vert phosphorescent.
On dit aussi que certains d'entre eux, se révélèrent avoir des dispositions que Casimir, dans l'école d'art oratoire qu'il avait fondée, sut mettre à profit.
On dit qu'ainsi le vieux Jules fut assuré jusqu'à la fin de ses jours d'un compte rendu journalier d'un monde sans cesse exploré.
On raconte également que d'éminents zoologistes consultés, n'ont pas su expliquer cette arrivée inopinée de crapauds chanteurs phosphorescents sur le Causse.
Certains ont parlé de mutation génétique de l'espèce indigène du coin, d'autres de nuages amazoniens qui auraient déversé sur cette terre aride une pluie de batraciens exotiques ; il en est même qui sont allés jusqu'à supposer qu'un vent stellaire, profitant du trou d'ozone, dont on ne cesse de nous rebattre les oreilles, aurait pénétré notre atmosphère, et déposé sur notre sol cette semence extra terrestre !

Peu importe !
Il n'en demeure pas moins que, depuis quelques années, les nuits de la belle saison dans le hameau du Causse où se trouve la petite mare du Coustalou, sont enchantées par le concert mélodieux de crapauds à l'étrange couleur phosphorescente.

Montpellier le 18 février 2000

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1ère partieou
© Michèle Puel Benoît 2000
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