Le pays d'en haut :
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La journée avait été belle quoique passablement ventée ; mais un coucher de soleil de vapeurs cuivrées avait laissé place à une nuit calme que la lune rousse qui se levait énorme à l'horizon promettait de rendre féerique.
On était à peine à la mi-Mars et cependant il y avait déjà une semaine que les oiseaux avaient repris ce chant nocturne qu'ils émettraient une grande partie du printemps.
Il flottait dans l'air comme une promesse de changement, quand, la nuit, tout à coup, s'emplit de coassements.
Ils naquirent d'abord, tout autour, dans les buis, puis parurent s'en éloigner pour gagner sur la gauche l'endroit où ils se multiplièrent, à savoir : le Coustalou.

Le Coustalou n'était rien d'autre qu'une toute petite mare, un trou d'eau, que la falaise calcaire contre laquelle il s'appuyait, prenait soin d'emplir par capillarité même les années de grande sécheresse. Il avait une forme de coquille d'huître et descendait en pente douce vers le fond, là où sourdait l'eau. Sa profondeur était réduite, suffisante toutefois pour que des poissons rouges s'y trouvent à l'aise et s'y multiplient.
Jadis, il avait été l'unique point d'eau où venaient s'abreuver les bêtes, et avait du connaître des troupeaux de brebis bêlantes ainsi que des bœufs liés par le joug. Puis un jour, un enfant, un qui marchait à peine s'y était noyé. Maintenant, circonscrit par une margelle surmontée d'un grillage il paraissait inoffensif, inutile, ne pouvant même plus servir de mare à canards. Pourtant, cette nuit là, c'était manifestement vers lui que convergeait toute une armada de crapauds lourds et patauds.

Il en arrivait de toute part, à ne plus savoir où poser les pieds, à se demander où, l'été, quand se fait entendre le "touout, touout" solitaire d'un de ses êtres, avaient pu disparaître tous ses semblables.

Car c'était par dizaines, voire par centaines qu'ils s'en venaient là, pour une longue nuit d'amour, mus par cet élan irrésistible qui pousse ces êtres à se rencontrer au mépris même de toute logique - certains mâles enlaceraient la nuit entière un rocher.

Soudain, la lune, qui jusqu'à présent était masquée par les maisons, émit le premier de ses rayons, qui allaient, une grande partie de la nuit, éclairer le Coustalou. Alors, il y eut un remous ainsi qu'un reflet lumineux dans l'herbe : tout près de l'eau se tenait un crapaud, qui, contrairement à ses ternes congénères, paraissait enduit, d'une couleur vert-jaune phosphorescent. Il se tenait là, en équilibre sur la margelle, prêt à commettre le geste désespéré de se jeter à l'eau ; la surface de la mare se mit alors à frémir, tandis que la volumineuse tête d'un poisson rouge en émergeait :
- Que vas-tu faire là malheureux ? Interrogea une profonde voix de basse.
- Ben, me noyer pardi ! répondit le batracien surpris, et puis après un gros soupir il ajouta, la vie ne vaut vraiment pas la peine d'être vécue !
- Ah oui ? Quelle vie ? Quel âge as-tu donc ? reprit la voix.
- Moi ? Je suis tout juste né de la dernière ponte, et pourtant il me semble qu'il y a mille ans, tellement ma vie a été faite de brimades et de vexations. Aussi ai-je décidé d'en finir en me jetant dans la mare. ...

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© Michèle Puel Benoît 2000

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