(...) Les jeunes mâles avaient quitté pour des familles d'accueil la maison au mois d'août, mais ni lui ni elle ne s'étaient résolus à se séparer de Blandine tant elle était câline et savait, d'une caresse de sa patte sur la joue où d'un petit coup de langue sur le nez, démontrer son affection à ceux qu'elle avait élus et qui ne pouvaient ensuite qu'accéder à tous ses désirs.
Ce jour là donc, la chatte avait comme d'habitude réquisitionné ses genoux pour une petite sieste qu'elles aimaient bien partager toutes deux, quand le téléphone se mit à sonner ; elle voulut alors se lever pour aller répondre et s'apprêtait, sans doute un peu trop brutalement, à déposer Blandine sur le sol, quand cette dernière, courroucée, vrilla son regard dans le sien.
Ses yeux, qui tout à l'heure étaient couleur de rivière (il faisait cette année là un bel automne), avaient pris une teinte vert jaune qu'elle ne lui avait jamais vue auparavant et qui tout de suite la glaça : il s'était levé sur cette rivière d'ordinaire calme et limpide, un brouillard opaque, couleur d'absinthe, qui flottait sur les eaux, estompant les rives, ou bien, quand par endroits il s'effilochait, rendant les silhouettes des arbres inquiétantes comme autant de spectres maléfiques ; des algues, dont les lanières mouvantes ondulaient dans le courant, lui parurent même vouloir s'agripper à ses chevilles et la tirer par le fond, si bien qu'elle se retrouva en train de quêter de l'air et d'agiter les bras frénétiquement ; puis la vision s'estompa tandis qu'une voix flûtée résonnait dans sa tête :
- Tu vois ce que je peux faire quand on me contrarie ! Et Blandine d'offrir à nouveau son regard de sérénité.
Alors c'était elle, cette petite chatte à peine née, qui s'intronisait maîtresse de leurs songes ! Elle n'osait y croire ! Et la petite voix reprit :
- Mais je peux aussi jouer avec tes joies et te donner à vivre tout ce que tu aimes ! Il ne tient qu'à toi ! Pour moi, je sais seulement que je déteste que l'on me contrarie.
Et la jeune siamoise se remit à sa toilette : patte droite, museau et oreille droite , patte gauche, museau et oreille gauche, comme si rien ne s'était produit, sans plus se préoccuper de sa maîtresse pourtant assez bouleversée.
Sa grande pratique des chats fit cependant comprendre à cette dernière qu'elle n'aurait rien à gagner à provoquer une confrontation qui ne tournerait pas à son avantage, les chats prenant toujours un malin plaisir à feindre la plus totale incompréhension quand ils désirent qu'on les laisse tranquilles.
Elle choisit donc un soir où Blandine en quête de câlins, et ayant décidé que ce serait maintenant le moment, n'avait cessé de la suivre en ondoyant entre ses jambes et en s'y frottant au risque de la faire trébucher.
- Bon, j'ai compris, tu veux des caresses, allez, viens ici ma toute belle.
Lui avait-elle dit en la prenant dans ses bras. Puis elle avait ajouté :
- Mais tu sais, je n'ai pas beaucoup aimé le cauchemar éveillé que tu m'as fait vivre l'autre jour. Comment peux-tu parfois être aussi redoutable, toi d'ordinaire si câline ?
- C'est ta faute, tu cèdes toujours à mes caprices, répondit une petite voix ronronnante, et puis, il ne fallait pas me réveiller alors que je dormais si bien.
- Donc, à l'avenir, il faudrait que je sois plus sévère, constata-t-elle.
- Il est trop tard maintenant, voyons, tu vois bien que c'est moi qui commande ! Répondit la voix, tandis que deux yeux couleur noisette illuminaient d'un halo doré les moindres recoins de la pièce.
Puis elle ajouta :
- Tu ne comprends pas que c'est moi qui t'ai apprivoisée !
Et sur ces derniers mots, Blandine, foulant de ses pattes, non dépourvues de griffes, le creux des bras dans lesquels elle se trouvait, s'apprêta à y faire la sieste qu'elle avait décidée.
Le temps passa….

Il y avait déjà longtemps qu'ils avaient tous deux admis que Blandine était maîtresse de leur foyer, quand leur fille, que ses études avaient exilée, revint pour des vacances. Celle-ci fut à la fois surprise et ravie devant les avances que lui manifestait la jeune chatte. En effet, cette dernière s'était attaché à la séduire et ce par tous les moyens : tantôt, quand elle se sentait observée, elle se roulait sur le dos, offrant aux caresses qui ne manquaient pas de suivre, la fourrure blanche soyeuse et douce de son ventre, tantôt elle grimpait sur ses genoux, et là, après avoir placé ses pattes sur ses épaules, elle lui prodiguait toutes sortes de câlins qui allaient du reniflement du nez, au coup de langue sur le menton et au mordillement de la joue.
Un jour cependant, comme cela devait arriver, la démonstration se fit un peu trop affectueuse et
fut interrompue par un cri :
- Vilaine ! Tu m'as fait mal !
Et tenant la chatte dans ses mains, elle s'apprêtait à la gronder vertement, quand naquit dans les yeux de cette dernière l'inquiétante lueur !
- Attention tu ne sais pas ce dont je suis capable, semblaient dire les yeux de la chatte !
- Sais-tu que tu ne me fais pas peur, et que je puis être moi aussi redoutable, paraissait répondre le regard de la jeune fille !
Et pendant une minute, ils assistèrent, médusés, à la confrontation de ces deux regards qui jetaient des éclairs jaunes dans toute la pièce.
Puis, Blandine reprit son regard de rivière paisible et se mit à ronronner tandis que la même eau verte coulait dans celui de leur fille.

Ils comprirent alors pourquoi la petite chatte les avait autant subjugués : c'était qu'elle possédait les grands yeux changeants de leur fille, d'autant que cette dernière tournant vers eux son regard noisette pailleté d'or et de vert leur dit :
- Vous l'éduquez mal cette chatte ; il ne faut pas lui laisser faire n'importe quoi !
Alors, ils furent tout de suite rassurés : cette chatte avait trouvé à qui parler, de plus, elle n'était pas aussi redoutable qu'ils l'avaient cru ; après tout, il y avait belle lurette que leur fille les avait apprivoisés, et ils ne s'en portaient pas plus mal !


Ecrit pour l'anniversaire de Magali le 7 juin 1999

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Michèle Puel Benoît 2000