(...)Depuis la respiration haletante qui précédait chaque expulsion jusqu'au contact chatouilleux et léger de petites pattes sur sa cuisse, révélateur d'une naissance qu'un discret miaulement venait confirmer. Elle sut ainsi, à trois heures du matin, que leur maison s'était agrandie de quatre bouches qui tétaient bruyamment une mère qui n'en finissait pas de ronronner. Ce n'est que beaucoup plus tard, quand les rayons du soleil levant eurent donné suffisamment de lumière à la chambre, qu'elle put contempler enfin ces merveilles, deux noires, une rousse et une blanc- beige que la nuit lui avait apportées.
La portée se composait donc de trois mâles qui, avec le tact qui caractérise la gent masculine, s'employèrent, ainsi que je l'ai déjà dit, à rendre la vie difficile à leur femelle de sœur, les huit premiers jours de leur vie de non voyants. Mais dès qu'ils eurent ouvert les yeux, leur attitude changea, à croire qu'avec la vue ils avaient découvert également un comportement social dans lequel la galanterie occupait une place privilégiée ; car, à partir de ce jour, ils laissèrent désormais à Blandine le choix de la mamelle, attendant même sans mot dire qu'elle se décidât enfin, ce qu'elle ne faisait qu'après maintes hésitations.
Blandine, comme le font les Siamois, avait vu son museau, ses oreilles et sa queue se teinter de noir au bout de quelques jours, tandis que son pelage, lustré en permanence par la langue râpeuse de sa mère, prenait des reflets mordorés. Il leur parut alors évident qu'elle deviendrait une magnifique chatte siamoise dont on attendit avec impatience l'ouverture de grands yeux d'un bleu de porcelaine. L'attente fut assez longue : ce fut d'abord l'œil droit qui se fendit, laissant deviner une sorte de raie liquide, puis le gauche se mit à cligner, enfin , un matin les deux furent grands ouverts, mais tellement brouillés de larmes qu'il était bien difficile d'en déterminer la couleur. Il apparut bien vite qu'ils ne seraient pas bleus, toutefois, quelques jours furent nécessaires à déterminer quelle était leur vraie teinte.
La première fois que l'ayant prise dans ses mains en coupe, elle plongea son regard dans le sien, leur chaude couleur noisette pailletée d'or l'émerveilla au point qu'elle se trouva transportée dans les sentiers des bois feuillus quand l'automne les pare de teintes rutilantes. Elle y retrouvait les bouleaux et leur toupet d'or jaune, les flammes rouges des érables, les bruns dorés des chênes, tels que les avait aimés son enfance, quand, au cours de longues promenades familiales, son père lui en révélait tout le charme poétique :
« Vois, comme le bouleau ressemble à une danseuse qui se dresse sur les pointes afin de faire admirer sa robe tissée d'or ! » ou encore : « Ne dirait-on pas que le vent anime le feuillage de l'érable comme la tempête le fait du feu dans l'âtre! » et aussi «Tu vois combien le chêne mérite bien son titre de roi de la forêt puisqu'il porte à lui seul toutes les couleurs des autres arbres! "
De même retrouvait-elle avec délice les senteurs musquées des sentiers jonchés de feuilles que leur danse paresseuse lente et feutrée avait l'instant d'avant illuminés de leurs nuances ensoleillées. Il n'était jusqu'au cri guttural et lointain du corbeau que son âme avide de souvenirs ne parvenait à entendre. Il fallut qu'elle fermât les yeux tant l'émotion était intense!
Quand elle les rouvrit, elle fut tout étonnée de se voir là, assise sur le tapis du salon avec entre les mains une petite boule de poils gigotante et qui semblait dire :
« Me lâcheras-tu à la fin ! Laisse moi donc aller jouer avec mes frères !
- Pardon petite Blandine, je ne sais où j'avais la tête : va, va ! » répondit elle en la reposant à terre.
Ce que cette dernière fit, la tête haute, telle une déesse outragée.
Cet événement avait eu lieu un jour de fin juillet quand il arrive que monte de la mer, le soir, un brouillard lourd et mouillé qui rend toute chose poisseuse et donne du vague à l'âme. Heureusement, chez nous,dans le midi, ces périodes ne durent guère, et le lendemain un vent du nord, aussi matinal que le soleil, avait tôt fait de rendre au ciel ce bleu lumineux qui semble avoir été créé pour que le pin parasol y découpe parfaitement sa gigantesque silhouette de champignon vert sombre.
Blandine avait repris ses occupations favorites : se tapir sur le sol pour, lorsqu'ils passaient à sa portée, sauter sur le dos de l'un ou l'autre de ses frères et entamer une lutte dans laquelle les coups de pattes, les cris et les morsures dépassaient souvent le simple jeu ; ce qui avait pour conséquence un concert de miaulements soufflés et crachés, paraissant réclamer une intervention, mais qui, curieusement, s'arrêtaient à chaque fois, lorsque Blandine de ses grands yeux innocents fixait son adversaire.
Cette fois là, la dispute lui avait paru si sérieuse qu'elle était intervenue pour tancer sévèrement la provocatrice en la fixant droit dans les yeux avec sévérité. Mais qu'elle ne fut pas sa surprise de découvrir, alors que son regard rencontrait le sien, deux lacs d'un vert profond dans lesquels elle ne put que se perdre. Il lui semblait en effet qu'elle voguait à bord d'un modeste mais rapide voilier sur un lac de montagne dont les rives pentues et boisées, se mirant dans ses eaux les teintaient de vert. Au-dessus des forêts, des arrêtes déchiquetées portaient à leur sommet des neiges éternelles dont la blancheur, après avoir découpé le bleu du ciel, venait se refléter dans l'eau ajoutant à la féerie du spectacle ; le chuintement du vent dans la voile laissait entendre par moment le chant monotone du coucou ; c'étaient là les seuls bruits qui rompaient le silence, et l'on se laissait envahir par une intense sensation de paix.
Sa colère s'était brusquement évanouie, si bien qu'elle ne se souvenait plus de la raison pour laquelle Blandine se trouvait entre ses mains. La petite chatte d'ailleurs avait fermé les yeux et ronronnait en se pelotonnant sur la poitrine contre laquelle elle s'était blottie .
Ils se félicitèrent donc d'être les heureux possesseurs d'une siamoise aux yeux changeants ! Cependant, ce n'est qu'au bout d'un certain temps que leur fut révélé le pouvoir étrange de son regard.
Ces deux escapades dans le pays des rêves, elle les avait imputées à une distraction dont elle était coutumière et n'avait pas cherché au-delà.
Blandine grandit avec les mimiques et les attitudes qui rendent les jeunes chats si attachants : autant paraissait-elle angélique quand elle dormait la tête pendante hors de la corbeille et la bouche entrouverte, attitude qu'elle conservait même alors qu'on l'avait saisie dans les mains, autant dès qu'elle était réveillée s'adonnait elle à toutes sortes de jeux plus drôles les uns que les autres. C'est ainsi qu'au beau milieu de la plus effrénée des galopades, soudain elle s'arrêtait net, arquant le dos et dressant une queue toute hérissée, pour effectuer sur ses quatre pattes tendues des bonds de côté accompagnés de miaulements crachés d'un effet des plus effrayants ! D'autres fois, elle et ses frères, bravant les interdits, s'en prenaient à la paille des chaises ou encore aux franges du tapis sous lequel ils rampaient se cacher y formant de comiques bosses mouvantes, quand, mécontente, elle élevait la voix.

Or, ils remarquèrent un jour qu'ils la grondaient moins que les autres, non qu'elle ne fût aussi coupable, mais après qu'elle avait levé les yeux vers eux, ils avaient oublié le motif de leur mécontentement, et ne sortait de cette sorte d'état de grâce qu'avec la curieuse impression de s'éveiller d'un rêve. Certes la répétition du phénomène commença à leur paraître bizarre, toutefois il fallut qu'arrive cette matinée du treize octobre pour que le pouvoir étrange de l'animal leur parût inquiétant
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Michèle Puel Benoît 2000